mardi 27 mars 2007

Tzav - Admettons !

Bon, Pourim a eu lieu et après vous être saoulés comme le veut la Halakha, il va falloir recouvrer vos esprits.
Mais bon, prenez votre temps puisque quand le Messie arrivera, la fête de Pourim subsistera.

Mieux que ça: les seuls livres qui resteront saints seront les 5 livres de la Thora +...la Meguilat Esther (+ le livre de Josué selon certains).

Oubliez le Cantique des Cantiques, Ruth, les Psaumes, les Prophètes, etc...il n'en restera qu'un, c'est la Meguilat Esther.
Il faudrait des années pour comprendre pourquoi une histoire d'une dizaine de chapitres avec vin, amour, festins, intrigues politiques, suspense et retournements de situations mérite autant d'égards alors qu'on va allégrement oublier les formidables paroles des prophètes...

Merveilleux judaïsme, que voulez-vous...

Parlons plutôt de la Paracha: Tzav parle en grande partie des Korbanot, des sacrifices. Et comme pour les livres saints, il y aura quelques changements lors des temps messianiques.

Eh oui, pareil: il n'en restera qu'un. Il restera le Korban Toda.
Vous parlez tous un peu hébreu, vous savez que Toda veut dire "Merci".

Le Korban Toda, c'est un sacrifice que l'on offre, sans y être obligé, simplement pour remercier D.ieu.

On avait déjà évoqué dans une Paracha antérieure la nécessité de dire Merci.

Mais comme depuis on a progressé et qu'on a eu notre premier Azimut, on va essayer d'approfondir un peu tout ça avec une guest-star....le Rav Itzhak Hutner !

Ca ne vous dit rien ? C'est normal, le Rav Hutner est très peu connu en France. C'était pourtant un Maître Américain (vivant à New-York) du XXème siècle, décédé en 1980 qui écrivit des textes d'une grande profondeur et révélateurs d'une pensée très originale et féconde. C'était également un grand spécialiste du Maharal de Prague.

Notre guest-star donc, fait remarquer fort judicieusement que le mot "Toda" (Merci) vient de la racine "Hodaa" qui veut dire:

- Merci, Reconnaissance

mais aussi:

- Admettre (en français, on dit d'ailleurs également reconnaître: j'admets que les juifs tunisiens font une cuisine exceptionnelle = je reconnais que les juifs tunisiens font une cuisine exceptionnelle).

Le Rav Hutner ne s'étonne pas d'une telle coïncidence: afin de dire Merci à quelqu'un, il faut d'abord reconnaître que la personne que l'on remercie nous a prodigué un bienfait.
Quand on dit Merci après s'être fait passer le sel à table, en fait on dit:
"je reconnais que tu m'as passé le sel, que ça m'a procuré un bienfait et je t'en remercie".

Comme ça fait un peu long, on dit juste "Merci". (à Harlem, on dirait Merci Brother, Notre seigneur est avec toi Brother, il te guide et t'ouvre la voie Brother comme il est dit: "Je suis le Seigneur et je t'ouvre la voie Brother"...c'est aussi un peu long remarquez... ).

Mais le Rav Hutner pose la question: comment sait-on qu'une phrase parle d'admettre quelque chose ou qu'elle évoque un remerciement ?

En fin grammairien, il répond, tel Maître Capello:
Cela dépend de la préposition qu'il y a après le mot Hodaa:

- Hodaa "ché"..., veut dire admettre "que" ..

- Hodaa "al"..., veut dire Merci "pour"

Essayons d'appliquer cela à la prière par excellence, la Amida (qui comme chacun sait, remplace les sacrifices).

A la fin de la Amida, on dit (en se prosternant): Modim anahnou Lakh "CHE" Ata hou...
Et la fin de cette bénédiction est: Nodé lekha..."AL"

Modim et Nodé viennent tous les 2 de la racine Hodaa. Dans cette bénédiction, qui est d'ailleurs appelé Bénédiction de remerciement, nous avons les 2 acceptions du terme:

- Modim...CHE: nous admettons que D.ieu est notre D.ieu et que nous sommes dépendant de lui.

Ce n'est qu'après avoir reconnu cela que l'on peut dire:

- Node..AL et que l'on remercie D.ieu pour ses bienfaits.

Et c'est à partir de cette explication que l'on va mieux découvrir un commentaire de Ribbi David ben Yosef Avudraham, élève du Baal Hatourim et maître du XVème siècle.

Vous savez que l'officiant fait la répétition de la Amida à haute voix après que les fidèles l'aient faite à voix basse.
Mais à un moment donné, les versions des fidèles et de l'officiant diffèrent: c'est justement pour la bénédiction de Modim, pour laquelle les fidèles récitent un Modim spécial.

Pourquoi ? Eh bien, répond le Avudraham: pour toutes les autres prières, on peut envoyer un messager: un messager pour demander la santé, un messager pour demander de la tune, un messager pour demander l'intelligence, etc...

Il n'y a qu'une seule chose que l'on ne puisse faire que par soi-même: dire Merci.
Dire Merci et admettre que l'on nous a prodigué un bienfait est quelque chose de très intime et intérieur. Cela ne peut se faire que de manière personnelle.

Evidemment, ce qui est vrai pour D.ieu est aussi vrai pour l'homme:

1) lorsque l'on dit Merci à quelqu'un, parfois de façon un peu mécanique, c'est d'abord et avant tout admettre qu'il a été une part de notre bonheur...même si notre bonheur est d'avoir du sel dans sa pkaïla !

2) Dire Merci est un acte individuel qui ne peut pas passer par quelqu'un d'autre.
Admettre qu'une personne est pour quelque chose dans notre formidable vie est un effort non négligeable auquel il faut parfois s'astreindre.

Remercier est donc un acte plein d'humilité qui consiste à prendre conscience que l'on est pas seul sur terre. Et que nous ne sommes pas tout puissants. Où la conscience de Dieu fait aussi prendre conscience de la présence d'autrui...

2 commentaires:

boris a dit…

Juste pour pourim, question ester etait elle marie a madochee??? a priori oui, mais bon quand on lit le texte on voit que non alors d'ou nos sages sortent cette idee farfelue? et dans ce cas pouquoi esther n'est elle pas coupable d'adultere???

merci encore jerem pour ces explications avisés

boris

Le Monde Juif a dit…

Ces questions sont à la fois très pertinentes et très classiques.

Pour la tradition juive, Esther et Mardochée étaient effectivement mariés.
Dans la Meguila (2;7), on voit que Mardochée l'avait prise pour fille (Bat), mais le Talmud nous enjoint de ne pas lire Bat (fille), mais Bayit (littéralement maison, ce qui signifie épouse).

C'est de la pudeur. Et pudeur ne veut pas dire censure. N'importe quel étudiant de 1ère année de Yéchiva sait que Mardochée et Esther sont mariés. Mais la situation un peu catastrophique (un couple est séparé parce que la femme est obligé d'aller avec un autre homme pour sauver son peuple) mérite un peu de respect et de considération, ce qui a obligé la Meguila à voiler les citations explicites.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de poser cette excellente question: comment alors ne pas la qualifier de femme adultère ?
D'autant qu'on sait que les relations sexuelles interdites sont une des fautes pour lesquelles on est censé halakhiquement, juridiquement, se laisser tuer plutôt que d'accomplir une transgression.

Le sujet est traité dans le Talmud (Ketoubot 3b et Sanhedrin 74b), notamment par Tossfot.

L'idée principale étant que Esther était "Karka Olam", comme le sol, c'est à dire complètement passive dans sa relation avec Assuérus, qu'elle ne se laissait pas aller à son désir.

Je ne développe pas, mais ce sont des sujets passionnants à étudier si tant est que l'on veuille comprendre l'extrême complexité de la Meguila et de sa situation, indépendamment du contexte folklorique dans lequel on l'enferme trop souvent...

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