vendredi 21 décembre 2007

Vayekhi - Ah l'universel...

Vous connaissez bien sûr la blague du juif sur une île déserte ?

Ca fait 20 ans qu'il est tout seul, et soudain, un bateau vient le sauver. Alors avant de partir il fait visiter les lieux au capitaine:


"Donc là c'est ma maison à 3 étages, ici c'est le gymnase où je m'entraîne, ici c'est la synagogue, là-bas c'est le centre de recherche météorologique, de l'autre côté vous pouvez admirer le musée des arts primitifs, plus loin il y a la synagogue, ensuite..."

"Mais, s'écrie le capitaine, je croyais que la synagogue était là-bas ?!"

"Non, non celle-là c'est celle où je vais tous les jours, l'autre, ne comptez pas sur moi pour y mettre les pieds !"


Histoire de rire des dissensions et déchirements perpétuels qu'ont toujours connus les communautés juives...Mais la paracha est plus profonde que cela.

Elle nous relate une sorte de fin des temps, fin de la première partie de la Thora, après un affrontement violent entre Juda et Joseph.

Cette opposition, c'est celle qui traversera le peuple juif pendant plus de 3000 ans et, comme nous le verrons, jusque dans l'essence intime de la judéïté.


Reprenons: Joseph, on l'a vu dans une paracha précédente, c'est le politique, l'universaliste. C'est le juif qui n'est plus en Israël, il est en Egypte, il est coupé de sa famille et adopte les coutumes égyptiennes.

Sa vision du judaïsme, c'est que le juif doit aller à la rencontre des nations et des autres peuples pour faire avancer le monde.

C'est ce que symbolisent les 70 personnes qui descendirent avec Jacob en Egypte. 70 représente dans la tradition juive les Nations du monde.

Joseph, c'est celui qui fait en sorte qu'Israël se fonde dans les nations pour faire progresser l'humanité toute entière.


Juda, en revanche, c'est tout le contraire. Juda est très attaché à son père, à Israël, il n'arrête pas de le répéter toute la journée (c'est d'ailleurs lassant à la fin ces juifs qui n'arrêtent pas de revendiquer leur identité ;-)).

Il perçoit très clairement le risque de la position de Joseph: à trop vouloir se fondre, on risque de disparaître ! La spécificité d'Israël n'existera plus en Egypte !

Marx, Einstein, Freud, Spinoza, que de grands noms et que de grandes avancées dans la vie de l'humanité ! Mais où sont leurs descendants ? Sont-ils encore juifs ? Voilà ce que demande Juda.


Mais l'histoire ne s'arrête pas là !

Le peuple d'Israël, une fois rentré en terre promise, demande un roi. Dieu (c'est dans le texte de Samuel, vous regarderez) est pas très chaud. Pas chaud du tout même. Il fait une petite crise de jalousie en faisant bien remarquer qu'il était déjà roi et qu’il n’était pas nécessaire d'en avoir un autre.

Mais finalement, il leur fait plaisir et leur donne Saül. Puis David. Puis Salomon. Puis le schisme !Le royaume de Salomon se divise entre le royaume de Juda (les tribus de Juda et Benjamin) et le royaume d'Israël (dirigé par un descendant de Joseph).


Encore Juda contre Joseph.


Et là, pour les sceptiques, c'est plus la Bible, ce sont des évènements historiques. Le royaume d'Israël, plus riche, plus civilisé, beaucoup moins fidèle à la Thora et plus ouvert au monde sera détruit par Sénachérib: les 10 tribus qui le constituaient sont aujourd'hui perdues à jamais.

Le royaume de Juda fut finalement détruit 136 ans plus tard, mais les tribus qui le composèrent subsiste encore aujourd'hui: tous les juifs de par le monde (donc nous), à part les Cohen et Levi, sont issus des tribus de Juda ou de Benjamin.

Mais Juda sans Joseph ne peut suffire: on ne peut seulement se satisfaire de rester dans les hautes sphères spirituelles sans accomplir une vie politique et réelle.

"Ils sont bien gentils vos rabbins dans les shtetl à se prendre la tête. Mais qu'est-ce qu'ils font pour faire renaître une vraie vie politique, économique, sociale juive, pour s'ouvrir au monde ?"


Voilà ce que demande Joseph à Juda....par un curieux raccourci, les questions que se posent Juda et Joseph sont celles qui se posent encore aujourd'hui:"Faites attention aux attraits de l'émancipation, à la culture occidentale, vous risquez d'y perdre votre âme" n'ont cessé de répéter les maîtres du judaïsme depuis 2000 ans

"Y en a marre d'entendre les vieux rabbins des shtetls dire l'an prochain à Jérusalem tous les ans sans prendre aucune décision politique pour que l'Etat juif renaisse de ses cendres et que le peuple juif soit un peuple comme les autres" n'ont cessé de répéter les premiers sionistes laïcs.


Pour le Rav Kook, l'épopée du sionisme est bien encore une preuve de l'affrontement entre Juda et Joseph. Et c'est d'ailleurs pour cela que, de manière fort énigmatique, il a semblé identifié Théodore Herzl lors du discours d'enterrement de celui-ci au Messie fils de Joseph: le Messie qui devait donner la libération politique !

Mais le Messie de Joseph, celui qui vise à insérer Israël dans le concert des nations, est nécessaire, mais ne suffit pas: le véritable Messie est le fils de David, donc de Juda. Celui qui garantira la véritable spécificité juive dans l'esprit national.

Dans le champ du débat intellectuel, si vous regardez bien, il n'est pas rare de voir s'opposer deux styles: Joseph et Juda.

Pour simplifier, les "Joseph" ce sont ceux pour qui la culture occidentale est sacrée, pour qui l'universalisme prime avant tout, pour qui le soutien à Israël ne peut évidemment pas être inconditionnel, pour qui le savoir académique s'est substitué à la Thora.


Les Juda, ce sont ceux pour qui la "chose" juive passe avant tout. Pour qui le respect de la Thora passe avant toute considération politique ou économique, pour lesquels le soutien à Israël ne peut être qu'inconditionnel, et pour lesquels l'assimilation est le pire danger.


Je caricature volontairement, mais vous le voyez, le débat n'est pas nouveau. Chacun doit aller vers l'autre car les deux positions sont issues de courants très forts de notre tradition....mais attention dit le Rav Kook, la position n'est pas symétrique: la fin des temps n'arrivera que lorsque le Messie fils de Joseph, après avoir accompli sa mission, laissera la place au fils de David qui, en tant que porteur de la tradition juive, pourra enfin faire entrer le monde dans les temps messianiques...

vendredi 7 décembre 2007

Mikets - Dieu ou Père Hanouka

"Bon, écoute Dieu, voilà le deal: mise des téfilines pendant au moins 1 mois et tu me mets plus de 15 de moyenne à mes partiels, OK ?"

Outre qu'à mon sens, la personne qui dit ça va se prendre un grosse raclée à ses partiels, cette phrase dénote d'une conception de Dieu qui est exactement celle de Pharaon dans notre Paracha.

En effet, Pharaon rêve au début de la Paracha. La Thora nous raconte ce rêve et encore une fois, il faut faire très attention aux mots, en hébreu.
"Vehinei Omed Al Ayeor".
"Et voici qu'il (Pharaon) se tient SUR le fleuve".

Cette formulation est étonnante d'autant que lorsque Pharaon raconte son rêve par la suite, il dit qu'il se tenait "Al Sefat Ayeor", sur les bords du fleuve.

Quelle est la signification de ce "SUR le fleuve" ?
Appelons à la rescousse, le frère de Nehama Leibowitz avec qui nous avons étudié la semaine dernière: Yeshayaou Leibowitz.
Figure incontournable de la vie de l'Etat d'Israël jusqu'à sa mort en 1994: Professeur de Neurobiologie, de Médecine et de Philosophie à l'Université de Jérusalem, il était appelé "le prophète de la colère". C'est lui qui, le 7ème jour, après la guerre des 6 jours, lança un appel pour qu'Israël rende immédiatement les territoires alors que toute la population était dans un état d'euphorie totale. Il prévoyait que ces terres n'apporteraient que des problèmes...ce en quoi il n'avait pas forcément tort...
C'est aussi lui qui n'hésitait pas à provoquer ses concitoyens, en appelant le Kotel (le mur des Lamentations), le "DisKotel", pour fustiger les comportements indignes qui s'y produisent (vente de fils rouge "magiques", petits papiers à n'en plus finir dans les fentes, etc, etc..)

Mais il était également profondément orthodoxe et attachait une importance capitale à la Halacha pour le peuple juif. Ce qui faisait de lui un personnage très atypique dans le paysage intellectuel et politique Israélien.
Dans ses commentaires sur la Paracha (Brèves Leçons bibliques aux éditions Desclée de Brouwer), il donne une réponse à notre problème: il y a 2 façons de considérer Dieu.
La première est de considérer que celui-ci intervient de manière permanente dans la vie de l'homme et que celui-ci doit s'appuyer sur lui pour obtenir la santé, la richesse, le bien-être, etc...

Dieu "rassure" et aurait des devoirs envers l'homme: le rendre heureux sur cette terre. C'est exactement ce que dit le texte ! Le fleuve en Egypte, c'est le Nil. Le Nil en Egypte, c'est un Dieu: c'est le fleuve grâce auquel l'Egypte n'est pas un pays désertique, c'est le fleuve autour duquel vivaient, et vivent toujours 90% des égyptiens. C'est le Dieu qui donne la fertilité et la richesse. Lorsque le texte dit qu'il était SUR le Nil, cela veut dire qu'il attendait que Dieu lui donne les richesses: il était supporté par le Nil.
Remarquez que c'est la définition classique que donnent d'une religion tous les sociologues et psychanalystes lucides sur la nature humaine: pour supporter la dure condition humaine, il est nécessaire de se créer une illusion conceptuelle appelée Dieu qui va rassurer et réconforter l'homme en lui faisant miroiter un monde meilleur (monde futur, nirvana, paradis, appelez-le comme vous voudrez). C'est l'opium du peuple de Karl Marx, ou l'Illusion de Sigmund Freud.

Or, ce que dit Leibowitz, c'est que pour les juifs, c'est tout le contraire: l'homme a des devoirs envers Dieu, et non l'inverse.
L'homme doit prendre ses responsabilités sur terre, ne pas compter sur Dieu pour réussir ses partiels: Dieu n'est pas le père Hanouka !
Dieu ne rassure pas, il exige, il ordonne les Mitzvots et attend que l'homme respecte sa volonté. Et d'ailleurs, dans l'épisode de l'échelle avec Jacob, on lit bien: Dieu était "Alav", "SUR" Jacob. C'est Dieu qui reposait sur Jacob, pas l'inverse !!

Toute la vie du peuple juif c'est ça: ne pas attendre qu'un miracle vienne de Dieu, ne pas penser que ça ira mieux en priant, mais se dire qu'on est sur terre pour accomplir le service de Dieu et que ce service est impossible à accomplir sans une prise de responsabilité.

Vous connaissez le Choulhan Aroukh, LE recueil de lois par excellence. Savez-vous quelle est sa première phrase ?
"Dieu est amour, il vous sauvera" ?
Raté

"Dieu est tout-puissant, n'essayez même pas de bouger, de toutes façons tout est écrit" ?
Encore raté

"Priez Dieu tous les jours, il vous fera réussir vos partiels" ?
Toujours raté

La première phrase du Choulhan Aroukh c'est "Itgaber Kaari Laamod Baboker Laavod ete Boreo"
"L'homme doit se surpasser/renforcer comme un Lion lorsqu’il se lève le matin, pour servir son créateur"

Voilà la différence entre deux conceptions de la foi, qui ont d'ailleurs mené Leibowitz à répondre à un ancien président de la cour suprême, rescapé d'Auschwitz:

- Professeur Leibowitz, après la Shoa, je n'ai plus cru en Dieu
- Alors cela veut dire que vous n'avez jamais cru en Dieu: vous avez cru en un Dieu présent pour vous soutenir et vous sauver du malheur. Mais Dieu n'a aucun devoir envers vous. La vraie foi en Dieu c'est de savoir que nous en avons envers lui et que nous devons les respecter.

Ou dit autrement:
"A ceux qui me disent croire en Dieu ou dans le divin, mais ne pas être prêts à assumer le joug des mitzvot, je demande toujours: en quoi croyez-vous ?
En un vénérable vieillard installé dans les cieux et qui, de là-haut tire les ficelles du monde ? Et si même vous étiez sûr qu'il en est bien ainsi - en quoi cela vous regarde-t-il ?"

La première fois que j'ai lu ce passage, j'ai eu beaucoup de mal à dormir...
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