vendredi 11 juillet 2008

Balak - Les débuts du communisme...

Balak, c'est une Paracha très sympathique. Limite comique.

Vous savez, l'histoire du type (Balaam) qui a un pouvoir de malédiction reconnu dans toute la galaxie, qui se fait supplier par le grand roi Balak d'aller maudire Israël, qui s'y essaie à plusieurs reprises et qui au lieu de maudire, produit les plus belles paroles qui ont pu être dites sur le peuple juif, juste avant le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset (c'est une boutade, même si le discours était effectivement d'une très belle tenue). Paroles si belles (celles de Balaam) que les Sages de notre tradition en ont même inclus certaines dans l'office quotidien.
"Ma Tovou Ohalekha Yaakov, Mishkenotekha Israël"
"Que tes tentes sont belles Yaakov, tes demeures ô Israël !".

Eh bien moi ça me fait plutôt rigoler, surtout quand on imagine la tête du commanditaire qui se fait escroquer 3 fois de suite sur la nature de la prestation.
Plus en bonus l'épisode de l'ânesse qui refuse d'avancer et qui se met à parler, c'est presque du Louis de Funès.

Mais il y a un passage qui m'a toujours intrigué, c'est le début. Balak envoie une première fois ses messagers pour convaincre Balaam de venir maudire Israël.
Il leur dit, restez cette nuit que je vérifie ce que Dieu veut. Dieu lui demande ce qu'il se passe et en bon...Dieu, il refuse que ce prophète de malheur aille maudire son peuple. Jusque là, rien que de très normal.
Sauf que Balak décide de revenir à la charge et de renvoyer d'autres personnes. Balaam leur répond pareil (ou presque), vérifie auprès de Dieu et cette fois-ci, Dieu accepte de le laisser partir maudire son peuple.

J'ai toujours trouvé ça bizarre. S'il savait pouvoir maîtriser ce que disait Balak, alors qu'il le laisse partir dès la première fois ! Et si la malédiction est en soi mauvaise, pourquoi lui autoriser ensuite ? Et puis, on ne voit pas très bien ce qui a changé entre la première et la deuxième fois pour qu'on assiste à un changement aussi radical.

J'ai trouvé une réponse très intéressante et tout à fait cohérente avec le fil conducteur de la Paracha dans une explication du Rav Frand, un Rav américain contemporain, maguid chiour (professeur) à la Yéchiva Ner Israël de Baltimore, dont j'apprécie beaucoup les explications.

Le Rav Frand analyse les différences qu'il y a entre les deux passages des envoyés de Balak. La deuxième fois, Balak envoie des messagers "Rabim veNikhbadim meelé", "plus nombreux et plus respectés que les premiers".
Bon OK, mais on ne voit pas très bien ce que ça change à part qu'il a envoyé les ministres à la place des secrétaires d'état.
Le message de Balak change un peu. Cette fois-ci il veut le "combler d'honneurs" "Ki Khaved akhavedekha meod".
Ah, Balak le prend par les sentiments ! Je te ferai venir à l'Elysée, avec toutes les caméras de télévision, etc, etc... Est-ce qu'à l'époque, ça marchait aussi ?

Voyons-voir la réponse de Balaam pour savoir s'il plonge: "

"Même si Balak me donnait de l'argent et de l'or plein son palais, je ne pourrais contrevenir à l'ordre de l'Éternel mon Dieu, en aucune façon. Et maintenant, veuillez attendre ici, vous aussi, cette nuit, que je sache ce que l'Éternel doit encore me dire."

Bon apparemment il est inflexible ce Balaam. Mais alors pourquoi Dieu le laisse partir ? Réponse de Dieu: "Im Likro Lekha Baou Anachim, Koum lekh itam"
"Si ces gens sont venus pour te mander, lève-toi et pars avec eux".

Mais, la première fois aussi ils sont venus pour le mander ! Qu'est-ce qui change ?!

Voyons Rachi. Rachi explique qu'il faut comprendre "Si ces gens sont venus pour te payer".

Bon, pourquoi pas. Et alors, qu'est-ce que ça change qu'il soit payé ?

Ca change tout, nous dit le Rav Frand ! Et la réponse de Balaam, il faut la lire avec le petit air de Daniel Prevost dans La Vérité si je mens: "et au fait, vous n'oubliez pas la petite corbeille de la mariée ! Vous savez, le petit compte à Hong-Kong"

Le "Même s'il me donnait de l'argent et de l'or plein son palais", si on imagine la scène, on voit bien l'air un peu cupide de Balaam en train de leur passer un message pas si subliminal que ça: "les gars, si vous voulez qu'on fasse affaire, il va falloir passer à la caisse."

Et alors pourquoi est-ce que ça change tout ? Parce qu'entre la première et la deuxième fois, Balaam a changé de démarche.
Il est passé d'une approche complètement désinteressée (je maudis Israël parce que je ressens au plus profond de moi-même que c'est ce que je dois faire, même si je n'en retire aucun bénéfice personnel) à un mode beaucoup plus intéressé (je maudis Israël si j'ai accès au respect et à la richesse).

La tradition juive connaît bien cette distinction: il est possible de respecter la volonté de Dieu lichma (de façon désintéressée) comme de le faire lo lichma (parce que j'ai peur d'une punition divine ou parce que je pense que cela va m'apporter le monde futur ou plus subtilement parce que je pense que respecter Chabbat m'apporte un équilibre personnel).

La Thora, et en particulier Maïmonide, n'interdit pas d'avoir une démarche lo lichma, intéressée. Parce que c'est souvent plus simple, plus humain. Mais il est clair que l'objectif à atteindre, c'est le respect des Mitzvot complètement désintéressé. C'est le summum de la sophistication spirituelle, la démarche qui a le plus de valeur mais qui est aussi la plus dangereuse.

Dieu le sait. Laisser partir un homme, pourvu de nombreux pouvoirs dans une entreprise désintéressée est un risque majeur à prendre. Car il y a de bonnes chances que cette aventure soit couronnée de succès.

Le Rav Frand raconte que le Rav Schwab avait l'habitude de donner pour exemple de cette différence fondamentale, la longue épopée du communisme. Au début du XXème siècle, des masses de jeunes juifs fuyaient les yéchivot pour aller embrasser la noble cause du communisme. Leur but était de changer le monde. De le rendre meilleur. Ils étaient désinteressés. C'était une force Lichma. C'est essentiellement pour cette raison qu'elle a été si puissante.
Lorsqu'un jeune juif paradait avec les bolcheviks, certains parents et rabbins pleuraient. D'autres reconnaissaient que ce qu'on ne pouvait nier, c'est que ces jeunes étaient aspirés par un idéal plus grand qu'eux. Qu'ils choisissaient leur destin sans prendre en compte leur intérêt personnel. Ce désintéressement, il prouve que tout n'est pas perdu. C'est juste que l'énergie est mal canalisée. Mais c'est beaucoup plus digne de respect pour la tradition juive que certaines situations contemporaines qui ont plutôt tendance à se vautrer dans le confort matériel.

Dans un autre registre, le nazisme a aussi été une expérience désintéressée. La preuve ? Alors que l'Allemagne nazie perdait la guerre, qu'elle était exposée sur deux fronts et qu'elle devait absolument allouer des ressources à l'effort de guerre, elle a continué à dépenser une énergie folle pour chasser et déporter les Juifs dans les camps d'extermination. Le désintéressement peut être extrêmement dangereux, mais il est aussi fascinant et révélateur d'une sorte de force divine (on pourrait développer, mais ce n'est pas le propos ici).

Bref, quand est-ce que le communisme a perdu ? Lorsque la démarche a changé. Lorsque les idéalistes de la première heure se sont transformés en une nomenklatura avide de privilèges et de confort matériel.

De la même façon, Balaam "rompt le charme" au moment où il parle d'argent. Ses intentions ne sont plus aussi purs, son entreprise risque l'échec. Dieu peut alors le laisser partir.
Lorsqu'on lit le passage de bout en bout avec cette explication en tête, le texte devient soudain limpide.

Mais il nous oblige à nous poser une question vertigineuse qui nous atteint dans notre quotidien le plus intime: est-il encore possible au XXIème siècle, siècle de la société du spectacle et de la consommation, d'opter pour une démarche désinteressée ? Oui quand il s'agit de faire exploser des avions sur des tours. Mais de façon plus positive ?

mardi 8 juillet 2008

Les 7 jours - Shiva

Les 7 jours est un film israélien sorti récemment, réalisé par Ronit et Shlomi Elkabetz.

Ronit Elkabetz est une des plus grandes actrices israéliennes du moment, que l'on a pu notamment voir dans Le Voyage de la fanfare ou encore dans Prendre femme qui est en réalité le premier épisode d'une trilogie annoncée autour du personnage de Viviane, incarné ici encore par Ronit Elkabetz.

Le sujet est simple: en 91, pendant la guerre du Golfe, au sein d'une fratrie de 2 soeurs et 6 frères, Maurice, un des frères décède prématurément. Toute la famille fait Shiva, c'est-à-dire qu'elle respecte les règles de deuil imposées par la tradition juive pendant les 7 jours suivant l'enterrement du défunt. Il faut manger par terre, recevoir les invités, ne pas manger de viande, etc, etc.... C'est un moment particulier pendant lequel on est concentré uniquement sur le deuil (certains disent: pour permettre d'avancer ensuite et de retrouver une vie...)

Toute la famille vit, mange et dort ensemble pendant 7 jours, dans la maison du frère et de son épouse. Evidemment, la famille inclut les beaux-frères et belles-soeurs, quelques enfants, les amis intimes de la famille, etc... Comme on peut se l'imaginer, ce long huis-clos génère des tensions, de vieilles rancoeurs resurgissent, bref des sentiments humains captés avec beaucoup de talent par les réalisateurs, grandement aidés par le jeu d'acteurs magnifique pour certains.
Outre Ronit Alkabetz, on peut notamment citer Simon Abkarian, acteur français que les fans de Cédric Klapisch connaissent bien (Chacun cherche son chat, Ni pour ni contre (bien au contraire)) et que les amateurs d'espionnage ont pu apercevoir dans Casino Royale, le premier James Bond avec Daniel Craig. Mais également la belle Yaël Abecassis, mère courage dans Va, Vis et Deviens, ou plus récemment dans Survivre avec les loups de Véra Belmont.

Très joli film donc, où on se rend bien compte que les relations entre frères et soeurs ne sont jamais simples, surtout quand les problèmes d'argent, de divorce ou de reconnaissance refont surface avec une acuité explosive.

Mais ce qui m'a beaucoup marqué dans ce film, ce sont les langues. La famille concernée, la famille Ohayon (prononcer O-Kh-A-Yone pour respecter l'hébreu) est une famille traditionnaliste qui a encore en commun certains aspects de la communauté marocaine en Israël: ils respectent les règles religieuses de deuil sans trop discuter même si par ailleurs on n'est pas spécialement pratiquant, ils tiennent à l'importance de la cellule familiale et surtout ils parlent en 3 langues.
L'hébreu, bien sûr, l'arabe qui sert essentiellement à certaines expressions d'exclamation (LaIster), mais aussi le français, langue parlée dans le film par toute la famille de façon complètement spontanée. Certains personnages parlent en français, se voient répondre en hébreu, puis en français, repassent à l'hébreu avec une petite touche d'arabe, c'est assez troublant, surtout pour un français qui ne s'imagine pas dans l'imaginaire collectif qu'Israël est un pays où de nombreux habitants qui n'ont jamais habité en France ont le français pour langue maternelle et continuent à le parler en famille.

Un petit exemple de scène où les langues se mélangent:



Plus d'infos sur ce film

Dans un autre film, tout à fait différent de Shiva - Les 7 jours, l'usage d'une langue étrangère par un israélien a produit chez moi un choc audiovisuel très intéressant. Ce film, c'est Tu marcheras sur l'eau d'Eytan Fox.
C'est l'histoire d'un agent du Mossad qui se fait affecter sur une mission un peu spéciale par son supérieur, rescapé de la Shoah et ami de sa famille par ailleurs: il s'agit de retrouver un ancien nazi désormais nonagénaire. L'agent rechigne: même si sa famille a été également durement touchée, il ne voit plus l'intérêt d'y porter de l'attention et préfère largement se consacrer à la lutte contre le terrorisme arabe. Son chef l'y oblige pourtant, d'autant qu'il a un atout unique: il parle allemand couramment puisque c'est sa langue maternelle.
Il va donc entrer en contact avec les petits-enfants présumés du nazi, venus en visite en Israël et écouter toutes leurs conversations en allemand.
Durant tout le film, on sait qu'il parle allemand, qu'il le comprend puisqu'il écoute des conversations en allemand, mais on ne l'entend jamais parler.

Et puis vers la fin du film, tous les protagonistes se retrouvent en Allemagne et se baladent dans le métro lorsqu'une bande de skinheads les attaquent. Fidèle à ce qu'on imagine d'un agent du Mossad, celui-ci les neutralise en trois coups de cuillère à Krav-Maga. Mais ce qui claque littéralement à ce moment du film c'est que la langue allemande remonte des tréfonds de son histoire et lui fait sortir un grand "Raus" plus une tirade en allemand.
Et ce n'est qu'à cet instant du film qu'on réalise que tous les parents et grands-parents de cet homme parlaient allemands, qu'ils étaient sûrement férus de culture allemande et que la langue était un des éléments les plus constitutifs de leur vie. Et que même pour cet agent, le fait d'avoir l'allemand pour langue maternelle est complètement partie prenante de son identité.

La renaissance de l'hébreu en Israël est certainement un des plus fabuleux exploits de la Nation juive au XXème siècle. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'est parfois construit sur une négation des langues d'origine: Ben-Gourion a notamment mené une lutte sans merci contre le Yiddish qu'il considérait comme la langue de l'Exil.
C'est pourtant cette diversité de langues et donc de structures de pensée qui a en partie produit la richesse du peuple juif. Cette richesse linguistique se perpétue en Israël, il faut juste quelques films de temps en temps pour nous le rappeler...

PS: en même temps que je rédigeais ce billet, j'ai notamment appris qu'Israël était une plateforme internationale pour le doublage des films du fait du grand nombre de langues parlées dans ce pays technologiquement avancé. Qui l'eût cru ?
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