dimanche 10 août 2008

Bien manger (cacher) à Tel-Aviv

Bon, puisque c'est l'été et que de nombreux français vont se retrouver à Tel-Aviv, voilà un petit aperçu des endroits sympas où on peut manger bien et casher. Evidemment, ce n'est qu'un survol partiel et subjectif de ce qui existe dans cette ville ô combien vivante, mais:
- ça vous donnera largement de quoi manger pour vos quelques semaines de congés
- j'ai tout testé en juillet donc c'est tout frais ;-)

Allons-y.

Pour manger à gogo

Pour tous ceux qui rêvent de manger du Fast-food hamburger, chinois, pizzas, etc..., rien de mieux que les centres commerciaux, les fameux "Kanion".
A Tel-Aviv, deux adresses incontournables: Dizengoff Center, en plein centre-ville et le Kanion Azrieli, un peu plus excentré, situé dans les fameuses tours rondes et triangulaires.
Là-bas, dans un même espace, c'est au choix: Pizzas chez Sbarro, Double Whopper chez Burger King, Beignets de poissons chinois ou Soupe Miso, Lafa et Shwarma à gogo, Frozen yogourt, etc, etc...
Bref, pas de la grande gastronomie, mais toujours bon à prendre. Attention, contrairement à ce qu'on pourrait croire, tous les stands ne bénéficient pas d'une Teouda (certificat de surveillance). Le McDonald's d'Azrieli par exemple n'est pas casher (Burger King, en revanche l'est).

Pour ceux qui veulent s'asseoir plus longuement et qui ont vraiment faim, il y a l'option Papagayo. Toujours situé dans le Kanion Azrieli, Papagayo est un restaurant original dans lequel pour un peu moins de 30€, il est possible de manger à volonté plusieurs sortes de viandes avec les accompagnements correspondants. Il faut payer en sus les boissons et les desserts mais pour ceux qui ont l'estomac qui gargouille, c'est tout de même une excellente affaire.

Pour manger du poisson

Là, j'ai une très bonne adresse: Derby Bar. A l'origine, il s'agit d'une chaîne déjà connue en Israël pour ses 2 restaurants mais qui n'étaient pas cashers. Le 3ème, situé dans le quartier d'affaires autour d'Azrieli bénéficie bien d'une Teouda tout en atteignant des sommets en terme de cadre, de service et de rapport qualité-prix.

L'endroit est assez design tout en étant très confortable. A plusieurs, de grandes tables bien isolées du reste des tables permet de passer d'excellentes soirées. Le service est très bon et la cuisine, notamment de poissons est somptueuses. Pour un français, la note finale est véritablement presque ridicule.

A noter également une carte indépendante de japonais (sushi, maki, temaki, etc...). Moins bon évidemment qu'au restaurant japonais du Hilton Tel-Aviv, mais beaucoup moins onéreux.

Derby Bar: 96 rue Ygal Alon, Tel-Aviv (attention, le restaurant est situé dans une allée piétonne où le taxi ne pourra pas vous déposer).



Pour manger de la viande:


Là, il y a l'embarras du choix. D'abord, un truc facile: la quasi-totalité des hôtels du bord de mer hébergent en général des restaurants gastronomiques.
Le Hilton, le Dan, le David Intercontinental proposent des endroits de grande classe avec une cuisine raffinée faite à base de produits frais et d'excellente qualité. Bien entendu, l'addition suit. Petite astuce: le restaurant du Crowne Plaza est réputé pour la qualité de ses viandes: tendres, très bien cuisinées pour un prix qui reste extrêmement raisonnable.


Si vous voulez un restaurant en dehors des hôtels, vous pouvez toujours tenter Tzel Hayam, qui est le seul restaurant de viande casher sur la Tayelet, mais qui ressemble un peu trop à un attrape-touriste lorsque le mois d'août se profile à l'horizon. L'attente peut également en rebuter certains.

Je vous recommanderais plutôt une adresse qui est désormais assez connue mais qui ne démérite pas: Meatos. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un restaurant avec des spécialités de viande (médaillons de boeuf, foie gras, hamburger avec tranche de foie gras, agneau, etc...) dans un décor magnifique (on peut aussi dîner en terrasse) et un service très agréable. Les plats sont vraiment bons, la viande est excellente, les accompagnements et les desserts assez raffinés. Les prix sont honnêtes (entre 70 et 140 chekels le plat).

Meatos: 2 rehov Weisman, Tel-Aviv






Pour manger Halavi:

Là, je vous indique une adresse spéciale. Elle figure rarement dans les guides touristiques, mais je ne manque pas d'y aller à chaque fois que je suis sur Tel-Aviv. Il s'agit d'Hungarian Blintzes. Comme son nom l'indique, ce restaurant propose des Blintzes salés et sucrés. Pour les ignorants de cette magnifique spécialité hongroise, les Blintzes sont des sortes de crêpes gratinées au fromage et, au choix, aux épinards, aux aubergines, au raisin sec, à la banane, etc....
C'est excellent, les prix sont riquiqui, le serveur est adorable et le cadre fait penser à une cantine communiste des années 60. On ne dirait pas comme ça, mais ça a un charme fou.

Hungarian Blintzes: 35 rehov Yirmiahou, Tel-Aviv

Voilà, évidemment, cette liste est imparfaite et subjective, mais n'hésitez pas à la compléter !

jeudi 7 août 2008

Discussion Orthodoxes - Conservatives


Pour ceux qui n'auraient pas encore perçu ce qu'est le Web 2.0, voici un exemple tout à fait intéressant qui met en valeur l'intérêt des blogs.
A l'époque du Web 1.0, lorsqu'un article était écrit, n'importe qui pouvait le lire, faire des remarques à son voisin de palier, mais ça n'allait pas plus loin. Avec le Web 2.0, tout change grâce à l'interactivité que procurent les nouveaux outils 2.0 dont les blogs sont parmi les principaux représentants. Lorsque j'ai écrit un article sur l'ouvrage de Marc Shapiro sur la relation de Saül Liberman avec l'orthodoxie (issu d'une famille orthodoxe, il a intégré le séminaire de formation rabbinique du mouvement conservative tout en conservant une pratique personnelle du judaïsme très proche de l'orthodoxie) j'eus le plaisir de voir apparaître des commentaires fort intéressants provenant des deux rabbins représentant le courant Massorti (Conservative) en France, messieurs Yeshaya Dalsace et Rivon Krygier. Un échange eut alors lieu dans les pages de commentaires. Même si de mon côté je n'ai pas la prétention d'avoir un discours parfaitement structuré quant à ces questions, il me semble que le dialogue est assez fécond pour vous le faire partager sur un billet indépendant. Comme vous le constaterez, c'est moi qui parle en dernier, mais le sujet n'est pas clos et messieurs Dalsace et Krygier peuvent bien évidemment poursuivre, l'avantage avec le Web, c'est qu'on peut modifier/prolonger un article très facilement ! Bonne lecture !

Yeshaya Dalsace:

Je découvre votr
e Blog avec beaucoup d’intérêt. Liebermann ne représente pas un cas unique. D’autres érudits venus du monde orthodoxe sont venus « fructifier » le mouvement Massorti. C’était le cas de Schechter découvreur de la Gueniza du Caire, de Louis Ginzberg, talmudiste renommé et grand spécialiste du Talmud de Jérusalem, descendant du Gaon ; d’Abraham Heschel héritier d’une cour hassidique ; de David Weiss Halivni hassid de Satmar et Hilouy (géni) dans le Talmud… Il existe de nombreux autres exemples. Je crois que la raison pour laquelle ces différents personnages s’orientèrent vers le mouvement Massorti tout en ayant parfois avec lui des relations tendues sur certains points, c’est qu’ils y trouvaient ce qu’ils cherchaient : un endroit où vivre un judaïsme authentique tout en poussant la recherche intellectuelle au plus haut niveau et sans entraves. Aucun de ces personnages n’est revenu vers l’orthodoxie au sens propre, y compris Weiss Halivni qui créa un petit mouvement Massorti très conservateur en opposition aux femmes rabbins, d’ailleurs par la suite il reconnut à mi mot que ce changement était nécessaire.

L’exemple de Liebermann montre bien une chose : la « rupture » avec le monde orthodoxe arrive dès lors que l’on met un pied dans l’ouverture. Liebermann n’était pas repoussé pour ses idées, ni ses travaux extrêmement intéressants, mais par ce qu’il avait remis en cause la hiérarchie en se permettant de penser librement. La « rupture » ne vient pas de l’excès des idées novatrices d’un mouvement comme Massorti (position de la femme et autre) mais du refus de s’enfermer dans une position idéologique qui est celle de l’orthodoxie. C’est pourquoi, il me semble que tout intellectuel juif d’une certaine ampleur qui viendrait des rangs de l’orthodoxie sera forcément amené à ce point de rupture à moins de savoir se préserver avec la plus grande prudence (ce qui a priori n’est pas très « intellectuel »).

L
’exemple de Soloveitchik montre une tension sans rupture mais cependant à la limite, par contre plusieurs de ses élèves feront cette rupture (Hartman par exemple). L’œuvre de Liebermann, est une œuvre remarquable bien que difficile d’accès. Sa position sur les femmes rabbins est semble-t-il, plus générationnelle qu’autre chose. Comme le dit une plaisanterie : « qu’est-ce qui différencie un massorti d’un orthodoxe ? 50 ans. »

Je me permets maintenant de critiquer une insertion de votre part : « Les orthodoxes craignent, et malheureusement la suite leur donnera raison, que les conservatives, en perdant le lien avec la tradition rabbinique, soient portés à prendre des décisions qui n'aient plus rien à voir avec la tradition juive. »

C’est aller un peu vite en besogne et bien mal connaître le milieu Massorti que d’af
firmer une perte de liens avec la tradition rabbinique. Cela est complètement faux et reste à prouver. Les décisions prises, même si elles sont contestables et d’ailleurs parfois contestées à l’intérieur même du mouvement (mais bien des décisions orthodoxes le sont également), ont à voir avec la tradition juive et notamment la tradition de l’éthique et de la morale sans lesquels le judaïsme perd tout son sens. À l’inverse, on peut très bien considérer, que l’incapacité à regarder en face certains problèmes et à leur trouver des solutions (Agunot, place de la femme, homosexualité…) n’a rien à voir avec la tradition juive qui ne s’est jamais basée sur des positions injustement tranchées. Les choses sont un peu plus complexes et il semble inévitable au monde juif, quelles que soient ses tendances idéologiques que certaines questions de société deviendront de plus en plus incontournables qu’on le veuille ou non.

Merci pour
votre Blog que je mets en lien sur le site de Massorti.com Yeshaya Dalsace (Rabbin et webmaster de Massorti.Com)

Le Monde Juif:

M. le rabbin Dalsace,
Tout d'abord, bienvenue sur mon blog, c'est toujours avec un grand plaisir que je reçois des commentaires de la qualité de celui que vous nous avez offerts.

Sur le fond, je ne partage pas complètement votre analyse: "l'ouverture intellectuelle" serait le critère déterminant de césure entre le monde othodoxe et le monde massorti. C'est, selon moi, faire fi de deux phénomènes.

Premier phénomène: Il existe d'une part de nombreux membres éminents du monde orthodoxe pour qui le monde intellectuel et universitaire était tout sauf inconnu et qui pourtant maintenaient une position idéologique et une pratique orthodoxe.
C'est bien sûr le cas du Rav Soloveïtchik, mais aussi de Yeshayaou Leibowitz (professeur de chimie et de neurobiologie), ou du Rav Hutner. En France, Manitou était évidemment un tenant de cette tradition, tout comme Lévinas dont l'attachement au rite et à la parole des sages est connue. Même dans le monde dit "ultra-orthodoxe", des personnalités comme le Rav Wolbe, qui étudia à Berlin dans sa jeunesse ou le Rav Guedalia Nadel, élève du Hazon Ich, n'ont jamais eu le moindre problème pour exploiter chacune des ressources des sciences profanes, sans se soucier du "qu'en-dira-t-on" parfois effectivement pesant dans certains de ces milieux. Dans un autre registre, Benny Lévy n'a bien entendu jamais fait table rase de Platon, qu'il a toujours pris très au sérieux. Son maître hiérosolymite, le Rav Moché Shapira est marié à une professeur de psychologie à l'Université. Plus proche de nous, le Pr Claude Riveline, éminent professeur à l'Ecole des Mines et élève de Manitou ne transige jamais dans ses écrits comme dans ses conférences sur une approche orthodoxe de la Thora. On peut évidemment dire la même chose du Grand Rabbin Bernheim.

Deuxième phénomène: toutes ces personnes, aussi différentes et eloignées qu'elles puissent être du Rabbi de Satmar au Rav Kook en passant par le Rabbi de Loubavitch et Leibowitz, partagent une "foi" commune, qui les différencient radicalement des Massorti.
C'est bien là que se produit la césure epistémologique selon moi: les orthodoxes sont attachés à respecter une tradition ininterrompue depuis le Sinaï et ne pourront pas se permettre de faire l'impasse sur les décisions prises par des décisionnaires antérieurs. Ne pas faire l'impasse ne signifie pas dire Amen à toutes leurs décisions et être dans l'incapacité de s'y opposer. Vous savez bien que le Gaon de Vilna ou le Hafetz Haim ont parfois pris des décisions halakhiques allant à l'encontre du Choulhan Aroukh.
Mais ces décisions n'ont pas été prises en disqualifiant d'office les anciens maîtres pour des raisons sociologiques comme peuvent le faire les rabbins Massorti.
Plaquer une interprétation sociologique ou historique sur les enseignements du Talmud s'avère souvent très inhibant. Il n'est en effet plus possible pour ces textes de nous enseigner une leçon valide sur des problématiques encore actuelles: ils ont été disqualifiés d'office par, un exemple, "la société patriarcale en vigueur au moyen-orient à cette époque". Comme nous le rappelait Lévinas, la critique biblique et de manière plus générale les travaux universitaires, malgré leur intérêt évident, ne peuvent pas remplacer l'étude de la "vérité des textes éternels". Concept qui, pour les universitaires, n'a pas de raison d'être.

Sur la place de la femme par exemple, je ne suis pas certain que le défi principal de notre époque soit de garantir l'accès des femmes à la liturgie. Il est plutôt de rechercher dans nos textes les principes fondamentaux qui nous permettront de créer un lien fertile entre l'Homme et la Femme dans une société où la tendance est plutôt à l'uniformisation, voire à la confusion des genres, concept fondamentalement opposé à la tradition juive. Cependant, si l'on sort des polémiques habituelle et qu'on essaie de se placer sur le terrain intellectuel justement, la césure entre orthodoxes et massorti est lucidement analysé par les travaux de chacun des camps sur l'ontologie de la Halakha.
Je me rappelle notamment une discussion avec le rabbin Ryvon Krigier dans laquelle celui-ci reconnaissait que sa perception de la Halakha était en totale divergence avec celle que proposait le Rav Soloveïtchik dans son "Ich HaHalakha". Idem avec Leibowitz.
Cela n'enlevait rien au grand respect qu'inspirait ses penseurs à Ryvon Krigier, comme il me l'a confirmé, mais cela montre tout de même qu'au-delà d'une "fermeture idéologique et sociologique" de l'orthodoxie dont je ne remets pas en cause l'existence, il existe des différences de fond plus profondes. Mais comme vous l'avez très bien dit, cela n'empêche pas le dialogue ! Merci encore pour votre intervention.

Yeshaya Dalsace:

Cher M.
Je reviens des mois plus tard visiter votre Blog dont j’apprécie particulièrement la grande tenue et l’intelligence du propos. Je me permets donc de reprendre notre conversation et surtout de vous répondre avec retard. Mais j’aimerais la pousser plus loin si vous êtes d’accord et l’intégrer sous forme de débat sur le site Massorti.Com afin de mieux comprendre le point de césure entre les orthodoxes et les Massorti. Il est rare de trouver un interlocuteur de qualité chez qui l’on sent une véritable recherche intellectuelle, sincère et sans a priori. Je ne vous cache pas que cela me manque et qu’un tel dialogue serait très utile pour le grand public. A vous de juger.

En attendant, voici ma réponse à la vôtre ci-dessus.
Je crois que c’est une erreur de vouloir mettre dans le même système orthodoxie et Massorti. Il y a une très grande divergence, non pas tant sur la forme que le fond. Cette divergence tient à une conception différente d’un point de vue théologique. Elle se base essentiellement sur la connaissance. C'est-à-dire que l’accès aux connaissances modernes a poussé les rabbins Massorti à repenser certains problèmes tout en voulant maintenir la Halakha et les rituels traditionnels. Ce que refusent absolument de faire les orthodoxes. Il me semble que la véritable différence est là.
Dois –je ou non incorporer mes connaissances contemporaines à mon système ancestral ?
Dois-je au contraire me garder de cela pour préserver ce système ancestral qui pourrait être remis en cause, partiellement ou plus profondément ?
C’est absolument certain que bon nombre d’orthodoxes ont une instruction universitaire de qualité (chez les Haredim ils sont une toute petite minorité). Cependant la plupart des exemples que vous citez ne sont pas de véritables orthodoxes. Levinas, Manitou, Leibovitch, mais des orthopraxes. Le Rav Kook et le rabbin de Loubavitch n’avaient pas à ma connaissance de formation universitaire, ce qui n’enlève rien à leur génie. Levinas n’était pas un homme de la Halakha et n’a que très peu écrit dessus. Manitou donna sa bénédiction à plusieurs de ses étudiants proches pour aller étudier dans le séminaire Massorti (dont Krygier), je crois qu’il était extrêmement conscient de la nécessité de s’adapter à la situation nouvelle. Leibovitch a clairement prôné une réévaluation complète du statut de la femme dans la Halakha.

Vous dites : « Les orthodoxes sont attachés à respecter une tradition ininterrompue depuis le Sinaï et ne pourront pas se permettre de faire l'impasse sur les décisions prises par des décisionnaires antérieurs. » Il me paraît évident que les Massorti également. Là-dessus il n’y a aucune différence. Les Massorti ont été créés par
Zekharia Frankel afin de faire face au danger de rupture historique qu’il ressentait chez les réformistes de son époque. L’idée de continuité historique du Judaïsme depuis le Sinaï est un pilier de la pensée et de la théologie Massorti et a été largement développée dans les écrits des grands penseurs du Mouvement Massorti (Frankel, Schechter, Heschel…). Je crois que la différence n’est pas ici. Les Massorti vont introduire dans leur réflexion halakhique une dimension historique et philosophique (méthahalakhique) dont ils tiendront compte. Ce n’est pas pour autant qu’ils font fi des décisionnaires passés, mais ils les remettent toujours dans leur contexte. Pour eux, la Halakha représente un système dynamique qui est soumis aux forces de l’Histoire. Il faut donc faire avec, accompagner le mouvement de l’Histoire et ne pas le nier. Il est clair que pour un Massorti, certains aspects de la Halakha sont indéfendables aujourd’hui, quand bien même ils l’étaient dans le passé, et doivent être neutralisés par tous les moyens : soumission de la femme, voire son oppression, statut du Mamzer, rapport aux non-juifs, aux homosexuels… D’autres aspects de la Halakha doivent devenir plus réalistes, condamnation de l’inadéquation entre la réalité sociologique juive et la position des Batei din contemporains… (notamment sur la question des conversions). Alors qu’au contraire, il me semble qu’un orthodoxe refuse de prendre en compte l’Histoire. Il la connaît peut-être, mais elle n’a aucune influence sur sa théologie. Je crois que c’est ici que réside la véritable différence. Cette question du rapport à l’Histoire est extrêmement complexe et comporte de nombreuses implications. Elle mériterait un vrai débat de fond. Dans le cas de Lieberman, la véritable question est ici. Il tenait compte de l’Histoire et c’est pourquoi il était Massorti. Son attitude personnelle par rapport à tel ou tel point précis (comme celui du statut de la femme) n’enlève rien au problème de fond. Il est évident qu’il voulait éviter une rupture avec les orthodoxes. D’autre part, la non-reconnaissance par certains orthodoxes de son statut de rabbin, relève à mon avis du même problème, pour eux, un rabbin qui tient compte de l’Histoire, n’est plus un rabbin. Cette question du rapport à l’Histoire me semble fondamentale.

De mon point de vue, ne pas en tenir compte relève de l’ineptie intellectuelle, c’est pourquoi je ne suis pas orthodoxe. Il me semble que pour beaucoup d’orthodoxes, tout à fait au courant de la recherche historique, il y a une peur de faire entrer le loup dans la bergerie. Commencer à tenir compte de l’Histoire risquerait de mettre tout le système par terre. Les Massorti ont tout à fait conscience de la difficulté et cherchent à pacifier la question, mettre ensemble le loup avec l’agneau, c'est-à-dire rendre compatible l’idée de tradition et de fidélité à cette tradition, avec l’adaptation aux nouvelles conditions emmenées par la modernité. C’est une utopie quasi messianique ! La véritable question est de savoir si cela marche ou non.


La position Massorti a le mérite d’être honnête. Elle a le gros inconvénient de demander un effort subtil au commun des gens pour continuer à pratiquer et à croire. C’est pourquoi, pour la masse des membres du mouvement Massorti, ce genre de problèmes ne se pose pas, ils ne cherchent qu’un judaïsme de facilité. La position orthodoxe est plus efficace pour le grand public. Elle est moins subtile et cherche à apporter plus de réponses qu’à poser des questions. Pour beaucoup de juifs sécularisés, le rabbin orthodoxe représente une image rassurante du passé. Aux yeux de gens comme moi, l’orthodoxie comporte un énorme inconvénient, elle est intellectuellement difficile à défendre. Je ne peux pas personnellement croire que Dieu soit misogyne ou raciste. Je ne peux pas croire à la véracité de la littéralité textuelle. Il m’est intellectuellement impossible de ne pas contextualiser, donc relativiser, mon propre système de croyances et de pratiques. Ne pas le faire serait un mensonge et rendrait donc inapte tout mon judaïsme. C’est pourquoi il m’est strictement impossible d’être orthodoxe. Cela n’a strictement rien à voir avec le degré de pratique quotidienne, je peux être extrêmement « froum » sur ma propre discipline. Il me semble que le problème était le même pour le Rabbin Shaül Lieberman. Je ne crois pas un instant, qu’un homme de sa qualité soit resté là où il était sans être entier avec ce qu’il faisait, tout en se posant parfois des questions. Maintenant je crois que la réalité est beaucoup plus complexe.

Il me semble qu’il existe des quantités de crypto Massorti. C'est-à-dire des orthodoxes officiels qui dans le fond ne croient plus à l’orthodoxie tout en gardant une profonde affection pour celle –ci parce qu’elle représente une image rassurante du passé. Cette situation n’est pas nouvelle, depuis longtemps déjà, on peut observer des Maskilim nistarim, dans le monde le plus traditionnel.
La vraie question reste de savoir si on tire des conclusions pratiques de cette Askala, ou non. Je crois que la cassure est là. Quand à Soloveitchik, admirable penseur que j’enseigne chaque Kippour après midi dans ma communauté, il a ce défaut orthodoxe de ne pas vouloir regarder certains problèmes en face. Dans Ish Hahalakha, il défend l’idée que respecter scrupuleusement la Halakha orthodoxe, c’est atteindre le plus haut niveau de moralité. Mais c’est partiellement faux et certaines sougiot sont indéfendables sur le plan de la morale universelle. Il le savait très bien, mais refusait de les aborder afin de défendre sa thèse. Je préfère la position Massorti qui consiste à dire : c’est indéfendable et je ne cherche pas à le défendre car cela correspond à une certaine mentalité ou un certain discours qui fait partie de l’Histoire de mon peuple, mais que je n’accepte pas pour moi-même, parce que je peux justement assumer notre Histoire sans apologétique indispensable. Cela me semble plus clair et plus droit intellectuellement. C’est un peu ce que disait en son temps Maimonide sur les sacrifices. Pas facile de savoir qui a vraiment raison dans son système. Il me semble clair qu’il nous faut assumer le présent pour avoir un avenir. A mes yeux toute crispation idéologique enlève la crédibilité de son auteur.
Tous ces problèmes ne sont pas simples et nous sommes bien petits pour les porter. Il ne demeure pas moins que la survie du Judaïsme et de la parole sinaïtique l’exige de nous. Dur bonheur d’être juif….
Bravo encore pour votre Blog

Yeshaya Dalsace
Webmaster de Massorti.com


Rivon Krygier

Je découvre avec grand intérêt ce blog, en félicite l'auteur que je connais mais qui semble vouloir rester anonyme, ce que je respecte. Ce blog a non seulement une haute tenue, il ouvre à un dialogue et un débat en marge des institutions, et ce fait à lui seul, mérite tous les éloges. Les conflits ne naissent-ils pas en grande partie de ce que l’on croit que « l’autre » dit et fait ?


Je réagis sommairement aux deux extraits suivants portant sur l'écart qui se serait creusé entre les orthodoxes et les conservative (massorti).

Le Blogger : Les orthodoxes craignent, et malheureusement la suite leur donnera raison, que les conservatives, en perdant le lien avec la tradition rabbinique, soient portés à prendre des décisions qui n'aient plus rien à voir avec la tradition juive. L'évolution de ce mouvement, que Shapiro rappelle en conclusion de ce livre (ordination des femmes, légitimation de l'homosexualité, etc.) et que Lieberman lui-même trouvait répréhensible justifiait de se tenir à l'écart de toute personne susceptible de défendre cette vision du judaïsme. D'où certaines prises de position visant à interdire toute relation avec Lieberman, ainsi que d'utiliser son travail.

Shapiro :
"Recent decades have seen Orthodoxy move to the right, just as Conservative judaism has moved to the left. Conservative judaism has embraced halakhic egalitarianism as an absolute, and seems on the verge of a major shift in the direction of legitimizing homosexuality. Considering the way the two movements look today, it is hard for many to imagine that there was a time when the divisions were not so stark, when one's denominational affiliation did not necessary place one in direct ideological conflict with members of other denomination. There was a time when great talmidei hakhamim of both denominations could be intellectual comrades, and outstanding minds from the Orthodox world could join their Conservatives colleagues in teaching Torah. It is a lost world of American Judaism."


Cette présentation des choses fait l’impasse sur un certain nombre de données incontournables. Notamment quand il est dit que des décisions ont été prises chez les conservative qui n’ont plus rien à voir avec la tradition juive, ou lorsqu’est justifiée implicitement la mise à l’écart de Lieberman, et par suite la tentative par l’orthodoxie pure et dure d’anathémiser le mouvement conservative.
Il y a eu de tout temps des réactions d’anathémisation dans les débats religieux, à l’intérieur du peuple juif et à l’extérieur : des centaines de milliers de gens assassinés, martyrisés convertis de force ou privés de liberté de conscience. L’Eglise catholique, comme on le sait, a beaucoup utilisé cette arme redoutable au cours de son histoire tant envers les juifs qu’envers ses « hérétiques et schismatiques » en son sein. Même s’il reste des traces de la posture inquisitoire, la situation a bien changé. Aujourd’hui l’Eglise catholique est bien plus avancée dans le dialogue avec les Orthodoxes (chrétiens), Anglicans et Protestants que ne l’est l’orthodoxie juive, et ce n’est pas peu dire.

Il ne faudrait pas oublier que dans le judaïsme, par le passé, des plus grandes figures, aujourd’hui encensées par l’orthodoxie, telles que Maïmonide, Moïse Haim Luzatto, le Baal chèm tov ont été anathémisés par des rabbins des institutions communautaires diverses, avec des conséquences parfois très graves ! On trouve dans le Talmud une forte réserve à ce type de procédé (même si on trouve aussi des propos contraires).
Voici un exemple à méditer : Rabban Gamliel, chef du Sanhédrin (instance suprême politique et juridique) à l'époque de Yavné (Palestine, 100-135) témoigne de ce que toutes les mesures autoritaires qu'il a pu prendre, dont l’excommunication du grand sage rabbi Eliezer, n'avaient qu'un but : « chè-lo yarbou mahlokot be-Israël : que les dissensions ne se multiplient pas au sein du peuple d'Israël » (Baba Metsia 59b). Intention très noble mais néanmoins condamnée par Dieu. Il n’est pas disculpé devant Dieu des multiples abus d'autorité qui lui auront valu sa destitution et de terribles cataclysmes sur tout Israël. C'est que l'effort d'unification, aussi louable fut-il, se heurte à des résistances et des dérives qui mettent en péril la dynamique féconde de la controverse et étouffent la plurivocité de la Tora. Si Saül Liberman devait être écarté, à ce compte-là, il faudrait ajouter à la liste noire Abraham Yehoshua Heschel, Louis Ginzberg, Louis Jacobs et bien d’autres figures, toutes conservative/massorti, parfois moins connues mais non moins éminentes tant par leur érudition dans divers domaines, leur sagesse que leur piété. Sans parler des millions de juifs, oui des millions !, actuellement affiliés aux mouvement conservative ou reform.
Accuser tout ce monde schismatique est injuste et provoque justement la scission. La « scission » entendue par l’inquisition juive, c’est-à-dire en fait, le divorce avec la conception et la pratique orthodoxes, est d’abord le fait de la sécularisation, de la laïcisation, de la contestation portée par le mouvement des lumières sur l’ensemble de la société. Or les mouvements religieux modernistes ne sont pas la cause de cette crise mais à des degrés divers, des tentatives de la résoudre !
Comment ? En conciliant les acquis du progrès (égalité des sexes, abolition des peines corporelles et de la coercition religieuse, prise en compte scientifique de l’évolution et histoire des idées et pratiques religieuses, etc.) avec la tradition religieuse, et non en la rejetant comme le firent d’autres. La crise traverse tant le public non pratiquant, libéral, massorti et orthodoxe. Et le public est fait de gens qui cherchent à un degré ou un autre de bonnes raisons de se rattacher à la religion, non des personnes qui la combattent.
L’anathème, la qualification infamante d’hérésie est une accusation non seulement humiliante mais très grave car elle peut aller jusqu’à appeler au meurtre, pour ceux qui connaissent les sources rabbiniques anciennes. Certaines sources anciennes et modernes ne sont d’ailleurs pas beaucoup plus tendres envers ceux qui ont rejeté sciemment la tradition, par athéisme et contestation du bien fondé de l’observance. Mais pour des raisons politiques, de récupération et d’inféodation de ce public-cible qui constitue aujourd’hui la masse critique du peuple juif, une sorte d’amnistie pseudo-amnésique règne. Ce n’est pas le lieu ici de développer ces aspects douloureux et très dangereux pour l’avenir du peuple juif, mais de mentionner juste ce qui suit.

Il existe actuellement une orthodoxie moderne dont il n’est hélas pas fait mention dans ce débat. Or celle-ci, tout en défendant âprement ses positions, n’a jamais mis au ban le mouvement massorti, ni d’ailleurs les réformistes. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas leur style ! Ils sont entrés dans la modernité et donc, tentent de convaincre plutôt que de vaincre, de persuader plutôt que d’imposer. Ces modern orthodox comptent et ont compté en leurs rangs de très grandes figures telles le rav Eliezer Berkovits qui a laissé de très brillants écrits.
Je ne le conteste pas, il existe aujourd'hui un certain nombre de divergences avec une certaine orthodoxie sur des questions brûlantes de modernité : statut des femmes au sein du culte (le droit de chanter en public, de compter à part entière, d’enseigner la dracha, le traitement des inégalités matrimoniales), des exclus (homosexuels, mamzérim, agounot, candidats aux conversions), l’accueil des enfants de mariages mixtes et des convertis, etc. Mais pour autant il existe aux Etats-Unis et en Israël d’importantes figures et institutions du judaïsme orthodoxe moderne (tels l’Institut Hartmann ou Pardès, à Jérusalem) qui non seulement nouent des relations de bonne intelligence et de partenariat avec le mouvement massorti mais expriment des conceptions très similaires sur toutes les questions évoquées ! Allez donc lire leurs publications ou visiter la communauté de Shira hadasha (« modern orthodox ») de Jérusalem. Allez examiner les responsa et positions telles celles des rabbins Shlomo Riskin, David Hartmann sur le statut des femmes ! Yeshaya Leibovits aussi, bien qu’il ne s’agisse pas d’un rabbin.

Il existe bien plus de convergences que de divergences entre les massorti et ces modern orthodox, sur tous les sujets d’actualité religieuse !
Bien sûr, comme le dit très justement Shapiro, il y a eu une radicalisation, un clivage accru. Il est vrai que pour une certaine part, l’orthodoxie s’est durcie dans un sens, et le mouvement conservative/massorti dans le sens opposé. Mais ce clivage ne reflète qu’une partie de la réalité car il existe beaucoup de conservative proches des modern orthodox et vice versa. Du reste, ce qui doit primer n’est pas tant la convergence de vue, même si on ne peut que le souhaiter, c’est la capacité à nouer aujourd’hui un dialogue civilisé. Tel est le grand enjeu : sauver l’unité du peuple juif, avec sa féconde diversité.


Le Monde Juif

Bonjour messieurs Dalsace et Krygier, C'est un plaisir de vous recevoir sur ce blog, surtout pour des interventions de cette qualité. Je n'y réponds qu'aujourd'hui, le temps que je passe sur mon blog étant malheureusement limité.
Les interventions des rabbins Dalsace et Krygier étant différentes (l'une portant sur le fond, l'autre plutôt sur la forme et les perceptions) j'y répondrai de manière distincte.


D'abord à propos de l'orthodoxie:

- Le Rabbi de Loubavitch a bien une formation universitaire. Bien qu'elle ne corresponde pas à une légende couramment en vogue dans les milieux Habad voulant qu'il ait obtenu 7 doctorats à la Sorbonne (sic), le Rabbi de Loubavitch a semble-t-il étudié à l'ESTP, à la Sorbonne ainsi qu'à l'Université de Berlin. Ses domaines de prédilection étaient cependant centrés sur les sciences exactes (la physique et les mathématiques principalement avec une spécialisation en électricité).

- Leibowitz clamait en effet la nécessité de redéfinir la place de la femme dans le judaïsme, mais c'était pour lui une question méta-halakhique plus qu'halakhique. Lorsqu'on lui demandait s'il était tenté de prier dans une synagogue sans Mehitza, il ne comprenait pas bien comment on pouvait définir un tel lieu avec le qualificatif de synagogue: "quelle différence entre une synagogue où la halakha n'est pas respectée et pas de synagogue du tout ?" (dans Israël et Judaïsme). Sa problématique sur les femmes est plus sociologique qu'halakhique. Ce qui sous-tend la position de Leibowitz, c'est qu'en aucun cas des positions sociologiques et méta-halakhiques ne doivent aller à l'encontre d'une halakha acceptée par tout le peuple juif. Que ces considérations influent sur le processus de décision halakhique, oui. C'est d'ailleurs la position de nombreux poskim orthodoxes. Mais fondamentalement donner la priorité à la sociologie sur la halakha, voilà qui n'est pas acceptable pour un orthodoxe. Mais j'y reviendrai plus loin.


- Lévinas insiste à de nombreuses reprises dans Difficile Liberté ou dans ses Lectures Talmudiques sur l'importance de la halakha, du rite et du joug des mitzvots. C'est pour lui une spécificité majeure du judaïsme. S'il n'a pas écrit énormément sur des problématiques halakhiques, c'est tout simplement qu'il ne s'en sentait pas capable. Il le dit explicitement dans une de ses Lectures Talmudiques lorsqu'il "s'excuse" presque de ne traiter principalement que des passages aggadiques du Talmud. Sa réticence provenait du fait qu'il ne pensait pas disposer de la "musculature intellectuelle" nécessaire pour y parvenir, ce qui était en revanche le cas de son maître M.Chouchani. Lorsqu'on lit une phrase pareille, on regrette longtemps de ne pas avoir connu ce mystérieux Chouchani.


- Venons-en au coeur du sujet. Dans votre commentaire, vous utilisez indifféremment plusieurs termes qui selon vous constituent la césure entre Massorti et Orthodoxes. J'ai notamment relevé les termes d'Histoire, de connaissance, de morale universelle, etc...

Il s'agit de points à mon sens distincts.
Tout d'abord, je récuse le fait que tous les orthodoxes refusent de prendre en compte la dimension méta-halakhique dans leurs psakim. C'est tout à fait clair par exemple lorsqu'on lit l'ouvrage de Marc Shapiro (dont j'espère faire bientôt une recension sur ce blog) sur la vie du Rav Weinberg. Celui-ci, ancien directeur du séminaire rabbinique de Berlin est un "pur orthodoxe", il a pourtant régulièrement pris en compte la dimension sociologique dans laquelle il vivait pour énoncer la halakha. C'est très net dans sa célèbre position sur sa justification de la Bat-Mitzva, sur son non-moins célèbre psak permettant au mouvement de jeunesse Yéchouroun de faire chanter ensemble les garçons et les filles ou encore à propos de la modification des règles de Shehita dans l'Allemagne nazie.
De la même façon, le fait que le Hazon Ich considère les juifs sionistes laïques comme des "Tinok cheNichba" et non comme des renégats au sens halakhique du terme est une innovation majeure qui repose sur des considérations sociologiques, comme l'a très justement noté le Pr Ravitsky.

A l'autre extrême, certaines décisions rigoristes prises par certains décisionnaires le sont à l'aune des risques plus importants pour la vie juive que recèle la modernité. Cela ne me plaît pas forcément, mais il est indéniable que des considérations sociologiques et méta-halakhiques entrent en ligne de compte dans le processus de décision halakhique orthodoxe.


- Là où le point me paraît plus bloquant c'est sur votre phrase suivante:
"Aux yeux de gens comme moi, l’orthodoxie comporte un énorme inconvénient, elle est intellectuellement difficile à défendre. Je ne peux pas personnellement croire que Dieu soit misogyne ou raciste. Je ne peux pas croire à la véracité de la littéralité textuelle. Il m’est intellectuellement impossible de ne pas contextualiser, donc relativiser, mon propre système de croyances et de pratiques. Ne pas le faire serait un mensonge et rendrait donc inapte tout mon judaïsme."

Vous semblez notamment penser que les orthodoxes refusent de voir en face certaines assertions du Talmud qui j'imagine vous paraissent inadéquates avec la morale universelle.
Prenons un exemple pour être concret. Est-il permis d'être Mehallel Chabat pour sauver un non-juif ? Nous savons tous les deux qu'en pratique c'est bien évidemment le cas. Qu'en revanche en théorie, ce qui m'oblige à sauver un juif et un non-juif le chabbat ne répond pas aux mêmes catégories intellectuelles et halakhiques. Devant cet état de fait, il y a 3 façons d'appréhender le problème.

- La première est celle que vous préconisez: considérer qu'il est inacceptable du point de vue de la morale universelle que le Talmud ne mette pas sur le même plan théorique un juif et un non-juif, qu'il s'agit donc d'un passage raciste que je me dois d'écarter pour préserver une adéquation entre mon judaïsme et ma perception de l'humanité. Il faut donc dire que ce passage est le reflet d'un contexte historique et qu'il n'a bien évidemment plus de sens aujourd'hui.


- La deuxième façon est, comme vous le dites, de fermer les yeux et de ne pas aborder ce sujet.


- La 3ème voie, et c'est celle que m'ont transmise mes maîtres, c'est de considérer à la fois que ce passage est porteur d'une vérité mais qu'il est également problématique car il heurte notre sens commun. C'est à mon sens la démarche la plus riche. Car la Thora, si elle est une Thora de vie, ne saurait être une Thora de vie bourgeoise qui permette à tout cadre supérieur de vivre tranquillement son judaïsme en harmonie avec l'air du temps.
Elle a également un pouvoir subversif, qui doit nous bousculer à chaque époque. Lire les passages sur la femme en disant "la femme est inférieure, point" n'est évidemment pas acceptable. Mais lire ces passages en argumentant qu'"il s'agit de textes datés et archaïques" ne l'est pas plus. Qu'est ce qui justifierait en effet que la cacherout ne soit pas archaïque ? Qu'il ne s'agit que d'habitudes de conservation hygiéniques des temps anciens qui n'ont évidemment plus de sens à partir du moment où le congélateur a été inventé ?
Vous pensez que cette position est intellectuellement plus honnête ? Je ne le crois pas. Je pense que si l'on opte pour votre démarche et qu'on veut être véritablement cohérent, il faut abandonner totalement le judaïsme. Pourquoi en effet vouloir encore se référer à un enseignement dont la quasi-totalité fait référence à des discussions talmudiques complètement imprégnées de sociologie persane du 4ème siècle ?

Dans un autre contexte, il me semble que cette démarche de contextualisation à l'extrême est également vouée à l'échec lorsqu'on étudie les grands penseurs philosophiques. Les plus grands commentaires de Platon et les plus riches ne sont pas ceux qui ont disqualifié sa position sur les femmes parce qu'il a vécu 5 siècles avant J-C. Ce sont ceux qui ont tenté d'y trouver un sens philosophique et qui ont pris Platon au sérieux plutôt que de le prendre pour un beauf machiste avant l'âge. Quitte ensuite à marquer un désaccord. De la même façon, je pense pas que considérer les Sages du Talmud comme des misogynes ou des racistes soit une manière de les prendre au sérieux.
Certaines souguiot m'interpellent, me choquent, m'éclatent à la figure. Mais les disqualifier pour raisons sociologiques est trop facile.
J'ai le devoir de chercher ce que ces passages ont à me dire, moi pétri de culture occidentale du 21ème siècle qui, comme tout homme, a beaucoup de mal à savoir pourquoi les hommes du 25ème siècle nous considéreront comme des imbéciles finis.
Une partie du travail de Michel Foucault part de là: comment se fait-il que nous soyons ébahis par les comportements a priori stupides des Anciens, à l'aune des valeurs qui sont aujourd'hui les nôtres ? Ou comme le dit Thomas Ferenczi dans un article récent du Monde, Foucault a montré, contrairement à ce que pensaient les philosophes des lumières (dont Frankel, fondateur des Massortis, est aussi une émanation) que "la connaissance ne résulte pas du progrès continu de la raison, mais d'un système de règles propres à chaque époque".
Un des moyens de s'extraire de cette contrainte est selon moi de continuer à essayer de percer ce que nous dit une vérité révélée quels que soient le lieu et l'époque. C'est ce que l'on appelle l'étude de la Thora et
c'est ce qui fait que je suis orthodoxe.

Un dernier point qui me permettra de faire la transition avec la réponse au rabbin Krygier.
Ce qui me déplaît dans le mouvement massorti (mais évidemment bien plus encore avec le mouvement libéral) c'est la cassure qu'il a produit avec le reste du peuple juif.
Je reconnais bien volontiers avec Rivon Krygier que les anathèmes ont régulièrement fusé à travers les âges et que ce n'est pas forcément nouveau. En effet, le Baal Chem Tov, le Rambam et bien d'autres ont subi le courroux de leurs opposants.
Mais il me semble qu'il existe une différence radicale avec la problématique massorti/reformed vs orthodoxes qui nous occupe: la "mahloket" ne porte pas seulement sur des sujets de conception théologique comme pour le Hassidisme ou pour le rationalisme du Rambam. Elle porte sur l'orthopraxie et la pratique des Mitzvots.
Comme le relève Leibowitz, si l'opposition Hassidim/Mitnagdim n'a pas dégénéré en scission pure et simple du judaïsme c'est que le Hassidisme, malgré certaines tensions, n'ont jamais cédé sur le respect des lois du Choulhan Aroukh.
Le livre de Marc Shapiro sur le Rav Weinberg le montre bien: il y avait des différences de conception radicales entre les modern-orthodox d'Allemagne et les Juifs d'Europe de l'Est qu'on qualifierait aujourd'hui d'ultra-orthodoxes. Pourtant, ils avaient toujours l'impression de faire partie de la même famille, notamment du fait de leur perception identique de la fixation de la Halakha.
C'est à mon sens en cela que la cassure est profonde, d'autant qu'elle concerne un sujet ultra-sensible qu'est le statut personnel: comment assurer que le peuple juif ne se scindera pas si la définition du Juif n'est pas la même dans tous les mouvements ? Un Juif converti à Bagdad par le Rav Ovadia Yosef sera considéré comme Juif pour le Rav Soloveitchik à New-York. Comment garantir l'unité du peuple juif si plus personne n'est d'accord au niveau rabbinique sur ce qu'est un Juif ? J'ai entendu récemment que des communautés libérales aux Etats-Unis, dans un désir d'égalité homme-femme ne considéraient pas comme juif un homme né d'un père non-juif et d'une mère juive. Alors que cette personne est halakhiquement juive selon les orthodoxes (et j'imagine les massorti), elle ne serait pas considérée comme telle par ces communautés.
Comme le démontre très bien un autre ouvrage du Professeur Shapiro, les anathèmes lancés pour des problèmes de conception théologiques ne sont jamais vraiment porteurs de menaces et n'ont en tous cas jamais réussi à obliger tous les juifs à respecter une liste de croyances imposées (même les 13 principes de foi de Maïmonide n'y sont pas parvenus).
En revanche, les dissensions portant sur la praxis, la pratiques ont des conséquences beaucoup plus fondamentales pour le judaïsme. J'en veux pour preuve deux exemples.
- On ne s'en aperçoit plus aujourd'hui, mais ce qui a provoqué la scission des chrétiens avec les juifs n'est pas tant la croyance en Jésus que l'abolition des Mitzvots par Paul de Tarse en 49 qui a eu un effet dévastateur.
- De manière plus troublante compte tenu de certaines similitudes qu'on pourrait trouver avec la situation actuelle, les Karaïtes se sont séparés du reste du peuple juif pour des problématiques relatives à leur refus de considérer le Talmud comme une loi divine et pour une perception de la halakha très différente de celle du judaïsme rabbinique. Une perception en grande partie fondée sur la capacité individuelle de chacun à interpréter la loi écrite en tenant compte d'une responsabilité personnelle. Loin d'être un petit groupuscule sectaire, on estime qu'entre le IXème et le XIème siècle, le Karaïsme avait pénétré de nombreux foyers juifs (près de 40% de la population juive mondiale de l'époque selon certains historiens). C'est la lutte acharnée de rabbins "pharisiens" comme Saadia Gaon qui a notamment permis le reflux du Karaïsme. Tout ça pour dire que toucher à la Halakha est beaucoup plus sensible pour les Juifs que de dire qu'on ne croit pas à la résurrection des morts ou à la réincarnation. Et que l'histoire a parfois donné raison à des opposants farouches comme Saadia Gaon ou le Gaon de Vilna. L'histoire a également prouvé que cela se finissait en général par un éloignement progressif des communautés dissidentes et c'est vraiment tout ce que je ne souhaite pas pour le peuple juif actuel qui, reconnaissons-le, n'a vraiment pas besoin de ça après le cataclysme qu'a constitué la Shoah.

En tant qu'orthodoxe, il y a cependant un problème que je n'occulte pas: comment éviter que l'ultra-orthodoxie de Bné-Brak ne devienne la norme pour tout le peuple juif y compris en France ou dans des sociétés occidentales avec des enjeux très différents que ceux que l'on rencontre à la Yéchiva de Poniowicz ? L'élection du Grand-Rabbin Bernheim est une réponse.
La diffusion en France des travaux de la modern-orthodoxy en est une autre.
L'implication dans des structures mettant en avant une étude de la Thora authentique, alliée à une questionnement sans tabou et ouvrant des perspectives intellectuelles fortes en est une troisième.


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