lundi 21 septembre 2009

La réaction philosémite de Ivan Segré - le début d'un vrai débat ?


Deux ouvrages sont parus en mai 2009 aux éditions Lignes, signés de la main d'un même auteur: Ivan Segré.

Ces deux ouvrages, La réaction philosémite ou la trahison des clercs et Qu'appelle-t-on penser Auschwitz sont en complet décalage avec des positions qu'on croyait bien établies dans le champ intellectuel français sur l'antisionisme, l'antisémitisme, la place de l'Etat d'Israël ou encore la place qu'occupe la Shoah dans l'histoire de l'Occident. 

Passons pour l'instant sur Qu'appelle-t-on penser Auschwitz, livre que j'ai pourtant préféré et qui est d'une portée spéculative peut-être plus essentielle pour notre société que La réaction philosémite.
Mais ce dernier est comme un pavé dans la mare d'un débat qui s'est comme cristallisé depuis la deuxième intifada et le 11 septembre. Rappelons les forces en présence.

Depuis ces deux événements, des actes antisémites ont été commis sur le territoire français et une forme d'islam radical a repris les thèmes éculés de la propagande antisémite du siècle dernier.
La réaction de certains intellectuels, Juifs pour la plupart, a été massive et diffusée par de nombreux canaux, "communautaires" et nationaux, écrits et audiovisuels, sous formes de débats et d'articles. Certains, tel Tariq Ramadan, ont voulu y voir une unité doctrinale, essentiellement marquée par la judéité de la plupart de ces auteurs. Bizarrement, certains membres de la communauté juive ont également eu ce réflexe d'amalgame: "que vivent tous ceux qui prennent la défense d'Israël et des Juifs ! Ne soyons pas trop regardants sur la marchandise, l'essentiel c'est de trouver des alliés en cette période difficile !"

Là où Ivan Segré innove, c'est qu'il veut justement regarder dans le détail à quoi correspondent ces soutiens. Est-ce véritablement une défense d'Israël ? Ou plus subtilement une défense du mode de vie occidental (voire chrétien) à travers la défense d'Israël ?
Puisqu'ils sont appelés "communautaires", peut-on réellement tenir que ces intellectuels prônent dans leur argumentaire le retour aux valeurs de la tradition juive ? Ou celles-ci sont-elles finalement aux abonnés absents ?
N'y aurait-il aucune différence de fond entre un Raphaël Draï et un Shmouel Trigano ? Ou entre un Alain Finkielkraut et un Bernard-Henri Lévy ?
Ce débat est important car il devrait irriguer toute réflexion se voulant robuste sur la communauté juive et ses dirigeants: le CRIF prend-il en considération les accointances idéologiques avec une droite française ultra-conservatrice de certains défenseurs d'Israël ? N'y a-t-il pas un risque de long terme pour les Juifs et Israël à vouloir assimiler tradition du judaïsme et  valeurs de l'Occident ?

On peut discuter et pointer telle ou telle faiblesse de l'ouvrage d'Ivan Segré. Mais assimiler celui-ci à un nouveau "Protocole des Sages de Sion" ? C'est pourtant l'audace fumeuse à laquelle s'est livrée Actualité Juive sous la plume de Franklin Rausky. Comparaison qui appelait une réponse d'Ivan Segré, que vous trouverez ci-après dans ce blog, en espérant que celle-ci puisse cette fois lancer un vrai débat sur ce sujet passionnant et crucial.

Réponse à un "intellectuel" français
Dans le numéro d'Actualité Juive daté du 3 septembre est paru le compte-rendu d'un livre dont je suis l'auteur, La réaction philosémite ou la trahison des clercs (Lignes, 2009).


Voici ce qu'on pouvait lire sous le titre "Un inquiétant manifeste anti-intellectuel": "Ce troublant plaidoyer vise à prouver que de nos jours, la pensée réactionnaire, contre-révolutionnaire, anti-progressiste a changé de visage : après avoir été le fer de lance de la « réaction antisémite », elle devient depuis quelques années l’expression d’une « réaction philosémite » associant la défense de l’occident, du capitalisme et, last but not least, du sionisme. Parmi les intellectuels accusés de participer à cette sinistre entreprise de volte face idéologique : Raphaël Draï, Shmuel Trigano, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, Pierre André Taguieff, Orianna Fallaci, Robert Misrahi ! L’auteur polémique avec ses adversaires, analysant quelques phrases prétendues représentatives de cette « réaction philosémite » et pro-sioniste. Bref, voici une nouvelle et inédite version du « Protocole des Sages de Sion » : un mythe conspirationniste et démonologique du début du XXe siècle !".

Le texte est signé Franklin Rausky. Monsieur Rausky est universitaire, il sait lire, du moins on doit le supposer, comme on doit supposer qu'il a effectivement lu l'ouvrage dont il parle. Examinons pourtant la question. Le livre La réaction philosémite ou la trahison des clercs est bel et bien une critique des intellectuels cités ici, à l'exception de Raphaël Draï, puisque loin de le critiquer, je rends hommage à son livre Sous le signe de Sion (Michalon, 2001). Pourquoi lui rends-je hommage ? Parce que Raphaël Draï, à la différence des ci-après nommés, ne confond pas la défense d'Israël avec la défense de l'Occident. La trahison des clercs dont il s'agit dans mon ouvrage, c'est en effet cela: le fait que des intellectuels se réclament de la "lutte contre l'antisémitisme" et de la "défense du sionisme" pour diffuser des idées qui contredisent les valeurs du judaïsme. Autrement dit, je leur reproche de ne pas se placer sous le signe de Sion. Et c'est pourquoi je "polémique" avec eux, analysant "quelques phrases" que je juge précisément "représentatives", ou symptomatiques.

Je critique donc Shmuel Trigano, qui écrit par exemple, au sujet du livre Saint Paul du philosophe Alain Badiou: « Il est étonnant de constater avec quelle facilité Alain Badiou, pourtant réputé libertaire et gauchiste, va jusqu'à entériner toute la doctrine de Paul, jusques et y compris sa théorie sexiste concernant le statut de la femme. Défendant le voilement de la femme que préconise Paul, signe d'une "acceptation de la différence de sexes" (sic), il estime qu'elle a pour sens "que soit manifeste que l'universalité de cette déclaration inclut des femmes qui entérinent qu'elles sont femmes" » (L'é(xc)lu. Entre Juifs et Chrétiens, Denoël, 2003, p. 112). Or ce n'est pas Paul qui préconise "le voilement de la femme", c'est la tradition juive. Paul, lui, prend position dans le débat chrétien, notamment contre l'apôtre Jean, pour soutenir l'idée que la conversion au christianisme n'oblige pas le juif à rompre avec sa pratique religieuse. Toujours est-il que Shmuel Trigano, lui, juge que l'obligation pour une femme de recouvrir sa chevelure n'est autre qu'une "théorie sexiste", et qu'un philosophe digne de ce nom devrait s'en indigner.


Je critique Alain Finkielkraut qui, lors d'un débat avec Benny Lévy, a pris position pour l'interdiction du voile islamique et de la kippa juive dans les écoles, arguant que, selon lui, il s'agit d'abord de se distinguer des "opposants à toute mesure répressive" qui défendent "la laïcité du "oui" aux diverses modalités de la vie effective: le voile, la kippa, la casquette retournée, le piercing, le portable, le pantalon baggy et le nombril à l'air" (Le Livre et les livres, Verdier, 2006, p. 91). Outre que Alain Finkielkraut élude l'essentiel, à savoir que cette loi n'est peut-être pas aussi innocente qu'elle n'y paraît, d'autant moins que l'interdiction en question ne porte nullement sur "le piercing, le portable, le pantalon baggy ou le nombril à l'air", mais sur le voile islamique et la kippa juive, le foulard et la casquette (retournée ou pas), seuls visés par l'interdiction républicaine en termes de vêtements, et outre qu'Alain Finkielkraut ne mentionne d'autres signes religieux, dans sa liste, que juif et musulman, on s'interroge: est-il pertinent de comparer la "kippa" au "piercing", au "portable", au "pantalon baggy" ou au "nombril à l'air" ? Certes, ce fut à l'origine une intervention orale, mais elle est ensuite publiée sous la forme d'un livre, Le Livre et les livres, précisément. L'orateur s'est donc relu. Alain Finkielkraut est aussi écrivain, il pèse ses mots.


Je critique Alexandre Adler, qui écrit par exemple, dans L'odyssée américaine (Grasset, 2004): "Tout le monde sait que la capitale du monde juif aujourd'hui n'est ni Jérusalem, qui reste une ville enserrée par le monde arabe immédiatement dans ses murs, ni même Tel Aviv qui représente presque une étape intermédiaire, mais bien New York"  (p. 280). Telle est la révolution copernicienne que nous propose Alexandre Adler: "l'odyssée américaine" est au centre "du monde juif", comme le fut hier, pour les juifs hellénisés, l'odyssée athénienne.


Je critique Pierre André Taguieff qui, dans son livre Les fins de l'antiracisme (Michalon, 1995, p. 98), rend hommage au pape Pie XI et au Vatican pour leurs "textes de combat contre le nazisme de 1937-1939", et conclut: "Faut-il ajouter que la monstruosité nazie, en conduisant l'Eglise à prendre nettement position contre l'antisémitisme, a provoqué un tournant d'une extrême importance, en permettant l'instauration d'un dialogue judéo-chrétien ?". Mais en guise de "textes de combat" contre l'antisémitisme nazi, Pierre André Taguieff ne peut nous donner à lire qu'une simple "déclaration de Pie XI du 6 septembre 1938, à un groupe de pèlerins belges", dans laquelle le pape convient que "l'antisémitisme est inadmissible". En outre, Pierre André Taguieff ignore, ou feint d'ignorer que Pie XII, qui succède à Pie XI en 1939, n'a pas dit un mot sur l'extermination des Juifs, même pas "à un groupe de pèlerins belges". Enfin voici ce que dit Hanna Arendt des "textes de combat" du Vatican pendant la guerre : "Les faits eux-mêmes sont indiscutables. Personne n'a nié que le pape possédait toutes les informations utiles sur la déportation nazie et la "réinstallation" des Juifs. Personne n'a nié que le pape s'était bien gardé d'élever la voix pour protester lorsque, durant l'occupation allemande de Rome, les Juifs, y compris les Juifs catholiques (c'est-à-dire ceux qui s'étaient convertis au catholicisme) furent raflés jusque sous les fenêtres du Vatican, et dirigés vers la solution finale". Est-ce donc cela la manière dont l'Eglise a pris "nettement position contre l'antisémitisme", selon Pierre André Taguieff ?


Je critique Orianna Fallaci qui écrit, dans La force de la raison (éditions du Rocher, 2004), que « l'abattage halal est barbare », et précise : "Il l'est, je suis désolée de le dire, dans la même mesure que l'abattage shechitah. C'est-à-dire le judaïque, qui a lieu d'une façon identique et consiste à égorger les animaux sans les étourdir au préalable, de sorte qu'ils meurent à petit feu. Très lentement, en se vidant de leur sang. Si tu n'y crois pas, va dans un abattage shechitah ou halal, et observe cette agonie qui n'en finit plus. Qui s'accompagne de regards déchirants et s'achève seulement quand l'agneau ou le veau n'a plus une goutte de sang. Ainsi, la chair est devenue "pure", bien blanche, pure... » (P. 51-52). On connaît les risques qui pèsent aujourd'hui en Europe sur la liberté de pouvoir pratiquer l'abattage rituel, et même d'importer des viandes abattues rituellement. Je la critique aussi parce qu'elle écrit, à propos de la manière dont le Coran s'approprie le patriarche Abraham: "Et il va de soi que si j'étais juive, je n'en pleurerais pas. D'après moi, mieux vaut perdre que s'être trouvé un patriarche prêt à égorger son propre enfant pour la gloire de Dieu" (p. 162). Je la critique encore parce qu'elle écrit, au sujet du négationnisme de Faurisson et Amaudruz, que leur "révisionnisme" est une manière de "revoir l'Histoire, c'est-à-dire la raconter d'une façon différente de la version officielle" (p. 27).


Enfin je ne dis mot de Robert Misrahi, si ce n'est que je cite un texte de lui paru dans Charlie Hebdo en octobre 2003, dans lequel il rend hommage à la journaliste italienne en ces termes: "On découvre ainsi qu'Orianna Fallaci est non seulement une authentique femme libre athée et progressiste, indépendante et courageuse, mais qu'elle est aussi un véritable écrivain". Je n'ai pas les mêmes goûts que Robert Misrahi en matière de littérature, est-ce un crime "anti-intellectuel" ?


Bref, on l'aura compris, je malmène les idoles du professeur Rausky et, au-delà, d'un certain judaïsme libéral et universitaire français. On me répond que je suis l'auteur d'un "mythe conspirationniste et démonologique". A ceci près, donc, que ces "quelques phrases", je ne les ai pas inventées.

Ivan Segré

jeudi 10 septembre 2009

Le Rav Elie Kahn z''l, un homme Entier

Il y a environ un an de cela, un peu avant les fêtes de Tichri 5769, nous avons eu la désagréable surprise d’apprendre le décès du Rav Elie Kahn à l’âge de 51 ans.

Les familiers du site Cheela.org savent bien évidemment qui était le Rav Kahn. Fondateur du site et son principal animateur, il n’a jamais ménagé sa peine pour répondre sur Internet à des centaines, voire des milliers de questions halakhiques, de la plus simple à la plus pointue, de la plus grave à la plus saugrenue parfois.
Une des ses caractéristiques principales, c’était le ton des réponses : toujours précis, poli et souvent avec une touche humoristique très appréciée de ses lecteurs. Mais plus que la forme, le contenu de ses réponses était aussi très spécifique. En véritable Possek (décisionnaire), il prenait garde à toujours être mesuré dans ses réponses : dans les 4 coudées de la halakha, en prenant garde à offrir une réponse adéquate au profil de son interlocuteur.


Le Rav Amital, lors de l’enterrement du Rav Kahn a dispensé un enseignement très frappant pour tout juif confronté au « monde extérieur », qui ne veut pas subir celui-ci mais qui souhaite s’y frotter en essayant d’intégrer ce qui paraît le plus essentiel et constructeur pour l’existence humaine.
Le Rav Amital très ému, raconta que peu avant son décès, le Rav Kahn l’appela pour lui dire à quel point son commentaire d’une page de Talmud l’avait réconforté. Sur le moment, le Rav Amital n’y fit pas attention, plutôt concentré sur la douleur de son interlocuteur.
Mais il se remémora l’événement lorsque le Rav Kahn quitta ce monde. Car le commentaire du Rav Amital portait sur un passage tout à fait particulier du Talmud, un de ceux qui fleurissent dans les « anthologies du Talmud » et qui est régulièrement rappelé pour expliquer la spécificité du judaïsme. Ce passage c’est le suivant:

- Baba Metsia 59b -

« On enseigne dans une Mishna : un four fabriqué en tuiles découpées et liées avec du sable n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté selon Rabbi Eliézer. Les autres sages pensent le contraire. C’est ce qu’on appelle le four d’Akhnaï (…). Une braïta enseigne : ce jour-là, Rabbi Eliézer répondit à toutes leurs objections, mais les sages n’en acceptèrent aucune.
Il leur dit alors : «Si la loi est comme moi, que ce caroubier le prouve !»
Le caroubier se déracina et parcourut cent coudées. Et selon certains, quatre cent coudées.
Ils lui dirent : «On n’apporte pas de preuve d’un caroubier !»
il dit alors : «Que ce courant d’eau prouve que j’ai raison», et l’eau remonta le courant.
Ils répondirent : « on n’apporte pas de preuves d’un courant d’eau !»
«Que les murs de la maison d’étude le prouvent ».
Les murs commencèrent à s’effondrer quand Rabbi Yéhochoua les apostropha et leur dit :
«Si des sages se disputent au sujet de la loi, de quoi vous mêlez-vous ? »
Les murs ne tombèrent pas, par respect pour Rabbi Yéhochoua et ne se redressèrent pas, par respect pour Rabbi Eliézer.
Il leur dit : «Que les cieux le prouvent !»
Alors, une voie céleste sortit et dit : «Qu’avez-vous contre Rabbi Eliézer ! La loi est toujours comme lui ! »
Rabbi Yéhochoua se redressa sur ses jambes et dit : «La Torah n’est pas dans les cieux !» (Deutéronome, chapitre 23).

Quelle en est la signification ? Rabbi Jérémie dit : «La Torah a déjà été donnée au mont Sinaï; nous n’avons donc pas à tenir compte d’une voie céleste, car il est écrit, selon la majorité, on tranche la loi».
A ce moment-là, Rabbi Nathan rencontra le prophète Elie et lui demanda : «Que dis le Saint béni soit-Il maintenant ? Il lui répondit :
«Il rit en disant : Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu !»
(Traduction Akadem)
En général, ce texte est régulièrement cité pour montrer la distance qu’opère le judaïsme avec la transcendance divine et qu’à certains égards, notamment sur la question de la place de l’homme dans le monde, il s’agit peut-être de la « religion » la plus proche de l’athéisme du fait de l’importance qu’elle donne aux réalisations de l’homme dans ce monde et aux responsabilités qui lui incombent, sans être oppressé par la présence de Dieu.
Mais on parle rarement du fond du problème : le four d’Akhnaï (c’est le nom du four en question) est-il soumis aux règles de pureté et d’impureté ? Est-ce véritablement cette discussion picrocholine qui vit s’opposer spectaculairement ces deux camps ? Au point que l’un d'eux (Rabbi Eliezer) se retrouvât 'excommunié' et isolé de ses collègues ? Quelle est en réalité la question ?

Reprenons.
Un four entier est soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Un four cassé et fait de débris épars n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Le four d’Akhnaï est spécial en ce qu’il possède à la fois les caractéristiques du four entier et du four cassé. Il est fait de plusieurs morceaux (les tuiles découpées du texte). Mais il apparaît tout de même comme entier (car les tuiles sont liées avec du sable). Il est capable de remplir son rôle, sa fonction de four.
Rav Amital dans son article approfondissait la question : pour Rabbi Eliezer ce four d’Akhnaï est assimilable à un four cassé. Peu importe qu’il ait été rafistolé, l’essentiel c’est que ce qui le compose est cassé, brisé, fait de plusieurs morceaux. C’est cela qui compte : il faut voir la réalité de façon absolue. Ce four est-il fait d’une matière entière ou de morceaux brisés ? S’il existe des morceaux brisés, il ne peut pas être appelé « Entier ».
Les Sages ont une autre vision des choses. Ils prennent le problème de façon plus relative : est-ce que ce four est capable d’assumer la tâche qui lui est dévolu ? Si c’est le cas, peu importe sa composition, il est tout à fait possible de le comparer à un four « Entier » et de lui en affecter toutes les caractéristiques.
La discussion intime du Talmud est en fait bien plus vaste qu’un simple problème de pureté et d’impureté : c’est une confrontation entre deux visions du monde, entre deux façons d’appréhender la réalité : faut-il voir les choses de façon absolue ou relative ?
Ce que dit Rav Amital et ce qui a réconforté Rav Kahn, c’est que la Halakha, la Loi est selon les Sages. Et que cette métaphore sur l’entièreté du four appliquée à un patchwork de débris reconsolidé, il se l’est peut-être appliqué à lui-même.
Car le Rav Kahn était un personnage parfois atypique dans le paysage rabbinique : orthodoxe mais sans barbe, profondément attaché à la Halakha parfois même dans ses plus infimes détails (de nombreux exemples l’attestent) mais également soucieux de donner des réponses halakhiques correspondant au niveau de son interlocuteur, ashkénaze mais très attaché à la personne et à l’œuvre de Rav Ovadia Yosef, érudit en Thora mais également passionné par les sciences profanes, la littérature ou l’histoire. Peut-être se posait-il parfois la question : cette diversité d’intérêts, d’activités, de pratiques fait-elle tout de même de moi un homme « Entier », comme le four d'Akhnaï composé de différents morceaux ?
Selon Rabbi Eliezer, pour qui il faut impérativement être fait d’un matériau brut, unique et absolu, ce n’est pas le cas. Mais pour avoir refusé de se plier à l’avis des Sages, qui au contraire ont répondu un « Oui » franc et massif au risque de contredire Dieu lui-même, Rabbi Eliezer a subi l’isolement.
La réponse est évidente et elle l’apparaît encore plus à nos yeux : le Rav Kahn était un véritable Homme, entier, méritant le respect, la considération et l’admiration de ses pairs et de ses élèves, réels ou virtuels. Et son caractère divers, loin de menacer son authenticité l’a plutôt renforcé au point d’en faire un homme absolument unique.
Il manque déjà depuis un an, mais son œuvre est encore là. Cette phrase célèbre prend alors tout son sens :
« Tsadikim Bemitatan Nikreou Haim » "Les Justes après leur mort sont appelés Vivants."
Qu’il en soit ainsi pour le Rav Elie Kahn z’’l.
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