lundi 6 septembre 2010

Roch Hachana: le jour du jugement. Vraiment ?

S'il y a bien une chose que l'Etude juive (avec un grand E) nous apprend, c'est de ne pas tout prendre pour argent comptant. Pour certains, l'Etude est même synonyme de "je ne prends rien pour argent comptant"

J'ai assisté à un cours restreint il y a quelques mois de cela, donné par un Rav hors-pair, peut-être un des plus grands talmudistes français. A un moment donné, le Rav nous expose que le Eved Kenaani (un statut juridique particulier associé à un serviteur non-juif) est soumis à l'obligation du Korban Pessah.
En effet, le Eved Kenaani vit dans la maison du maître et est soumis à un certain nombre d'obligations halakhiques et donc, en particulier au Korban Pessah, sacrifice effectué le jour de Pessah qui, paradoxe suprême, représente l'expression par excellence de la liberté.
Bref, personnellement, je le crois sur parole et j'attends donc la suite du cours qui vise, j'imagine, à expliquer ce paradoxe. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'un des participants demanda les références exactes de cette halakha. Imaginez un élève de Terminale S demander à Einstein s'il est certain qu'E=MC²
Et quelle ne fut pas ma plus grande surprise encore lorsque le Maître sourit et dit avec son accent si caractéristique "tu as raison, tu as raison, tu veux les références, je peux faire, pas de problèmes". Et il se mit à chercher le volume précis du Choulkhan Aroukh, l'ouvrit pour ensuite le montrer à l'élève qui entra dans une discussion un peu subtile pour essayer de montrer que ce n'était pas forcément exactement le cas.
C'est une règle de l'étude: ce qui prime c'est la recherche de la vérité. Toutes les obligations mondaines ou hiérarchiques, évidemment utiles à la vie en société, devraient s'effacer lorsqu'on ouvre une Guemara.

Quel rapport me direz-vous avec Roch Hachana ? Eh bien c'est que cette fête se ressent parfois en mode pilotage automatique: Début de l'année, Chana Tova, Téchouva, Chofar, Jugement, Crainte, 10 jours pour se rattraper jusqu'à Kippour, etc... sont autant de mots-valises utilisés à saturation pendant cette période. Ils ont l'avantage de créer une ambiance particulière, de se rendre compte qu'il s'agit d'une étape spéciale de l'année (les fêtes de Tichri) pendant laquelle les adeptes du régime Dukhan seront au supplice et pour laquelle les trésoriers communautaires redoublent d'attention, attendant impatiemment le résultat du meilleur mois de l'année en matière de chiffre d'affaire.

Mais comme souvent, lorsqu'on commence à se poser des questions, on se dit que franchement, on nous fait peut-être prendre des vessies pour des lanternes.
Quelques exemples: le Talmud nous enseigne que le jour de Roch Hachana, le créateur du monde juge l'ensemble du monde et répartit les hommes en 3 catégories. Les Tzadikkim, les Justes, qui sont inscrits dans le livre de la Vie. Les Rechaim, les Impies, qui sont inscrits dans le livre de la Mort. Et les Beinonim (on dirait aujourd'hui, ceux qui doivent passer l'oral, ou mieux encore: septembre) qui ont jusqu'à Kippour pour se rattraper et éventuellement rejoindre les Tzadikkim dans le livre de la Vie.
Certes, certains rabbins s'en donnent à coeur joie pour expliquer que nous sommes tous des Beinonim et qu'il faudra cravacher jusqu'à Kippour pour être certain de passer encore une année sur cette terre.
D'autres se contentent de balayer cette métaphore d'un revers de la main juste avant d'aller jouer au golf au Country Club: "billevesées que tout cela, il s'agit encore d'une de ces légendes aliénantes que les producteurs d'opium religieux s'acharnent à diffuser en vue d'exercer un contrôle totalitaire sur les âmes et les coeurs des masses naïves et non éclairées". Bon, ça permettra sûrement au monsieur d'améliorer son handicap et de rattraper Tiger Woods, mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ?

N'y a-t-il pas moyen d'exercer son sens critique sur certains textes de la Tradition, tout en les prenant hautement au sérieux car convaincus qu'ils sont porteurs d'un sens fécond ?
Eh bien, il se trouve que des gars vivant dans mon beau pays il y a 800 ans ont évidemment osé poser une question de pur bon sens sans se laisser impressionner par l'establishment (bon OK, j'en rajoute un peu sur le côté Besancenot du Talmud).
Reste que les Tossafistes, puisque c'est d'eux dont il s'agit, s'interrogent (Roch Hachana 16b): "Il se trouve que dans la vraie vie, on voit plein de Tzadikim mourir dans l'année et plein de Rechaim vivre encore de longues années, ce qui est peu contradictoire avec ce qu'on raconte sur le livre de la Vie". Question évidente, qu'il faut poser, qui commence à nous faire douter que le sens littéral soit le plus pertinent, mais qui en contrepartie nous ouvre vers des interprétations bien plus savoureuses et enrichissantes (que nous ne développerons pas ici, mais pour ceux qui sont intéressés, tous les commentateurs classiques reprennent cette question: le Ramban, le Ran, Rabbénou Yona, etc... et sont bien synthétisés dans un article du Siftei Haim, l'ouvrage de compilation des cours du Rav Friedlander).

De la même façon, est-il vraiment pertinent de penser que le jour de Roch Hachana est véritablement un jour de jugement, avec Dieu à sa table entouré de ses assesseurs qui passe en revue au fur et à mesure chacun des prévenus ?
J'ai un ami qui a poussé la logique littérale jusqu'au bout. Il est en effet d'usage de ne pas dormir le jour de Roch Hachana afin que "son Mazal, sa chance, ne dorme pas pendant l'année". Certains disent qu'il est également inconvenant de dormir alors qu'on va bientôt passer en jugement devant le Roi des Rois. Mon ami pense qu'il peut s'autoriser à dormir pendant Roch Hachana. La raison ? "Ayache, c'est au début de l'alphabet, à midi pour moi c'est plié, je peux dormir tranquille pendant tout le reste de la fête !"

Au-delà de la boutade, est-il encore valide de garder cette image en tête ?
Plusieurs indices nous poussent plutôt à nous en défaire. D'abord, le fait que les principaux noms de Roch Hachana ne véhiculent pas cette idée:
- Roch Hachana, qui est le nom courant de la fête ainsi que le titre du traité du Talmud abordant ses différents aspects légaux, signifie la Tête de l'Année. Rappel de la création de l'homme et du repentir inaugural après la faute du jardin d'Eden
- Yom Teroua, le jour de la sonnerie, est le nom donné par la Thora, évidemment en rapport avec la Mitzva principale de Roch Hachana, la sonnerie du Chofar, indispensable outil pour le réveil des âmes
- Yom Hazikaron, le jour du souvenir, nom donné par les Sages à la fête lorsqu'ils codifièrent le format de la prière de Roch Hachana

Bref, lorsqu'on parle couramment de la fête, on l'appelle Roch Hachana, lorsque la Thora en parle, c'est Yom Teroua et lorsqu'on prie le jour de Roch Hachana, c'est Yom Hazikaron.
Certes, la fête est parfois appelée Yom Hadin, le jour du jugement. Mais l'honnêteté nous pousse à reconnaître que cette appellation semble presque "non-indispensable", jamais utilisée par la Thora et même parfois ambiguë, en témoignent les hésitations des Sages sur les impacts halakhiques à prendre en compte lorsqu'il s'agit de valoriser le concept de "jour de jugement". Sans trop s'étendre sur ce sujet un peu technique, très bien abordé par le Rav C-Y.Zevin dans Moadim BeHalakha (nota: tous les bouquins de C-Y Zevin sont de purs merveilles), on peut citer les exemples suivants:
- on récuse l'utilisation d'un Chofar à cornes de vache pour ne pas rappeler la faute du veau d'or en plein jour du jugement
- on ne dit pas le Hallel à Roch Hachana: comment le peuple juif pourrait se mettre à chanter joyeusement alors que le Roi des Rois juge ?
- Mais en revanche, si certains Sages ont voulu imposer un jeûne à Roch Hachana du fait du jour du jugement, la majorité des décisionnaires l'ont interdit formellement.

Que penser de tout cela ? La dimension du jour du jugement est clairement une dimension de Roch Hachana et elle existe dans notre tradition. Mais son caractère presque "magique" ou "folklorique" nous interpelle. Comment résoudre ce paradoxe.
C'est chez le Pr Yeshayhou Leibowitz que j'ai trouvé une réponse des plus éclairantes:

"Il y a pour la foi une profonde signification dans la distinction entre repentir et jugement à Roch Hachana, disons entre une conception du repentir comme moyen d'obtenir un jugement favorable et l'annulation d'un mauvais verdict, et celle qui considère le repentir comme une fin en soi. La Torah a porté l'accent sur le souvenir, comme étant ce qui est fondamental, "jour du souvenir", c'est-à-dire du repentir, tandis que la tradition a ajouté cette conception de Roch Hachana où le jugement est fondamental. (...)
Pour le croyant qui recherche la plénitude de la foi, la signification de Roch Hachana est celle du rappel de sa position devant Dieu, et la question d'être en jugement se pose chaque jour et à chaque moment. Par contre, pour l'homme inaccompli, c'est-à-dire la majorité des gens, il est clair qu'on ne peut pratiquement pas attendre de lui qu'il se livre à un examen de conscience et au repentir, choses dont il est bien éloigné, tous les jours de l'année. Il ne s'éveille à ces questions qu'à l'approche des "jours austères", pendant lesquels, selon lui, il est en jugement. Cependant, bien qu'il ne s'agisse pas là de la forme parfaite de la foi, cette approche folklorique a sa place dans le monde religieux."

On reconnaît là la célèbre distinction que fait Leibowitz entre service de Dieu intéressé et service de Dieu désintéressé. Pour ce dernier, Roch Hachana est un moment de rappel (de souvenir) de la place qu'occupe l'homme en ce monde: devant Dieu. Sa vie n'est pas rythmé par ce que Dieu peut lui offrir, mais par la capacité et la volonté qu'a l'homme de servir Dieu indépendamment de notions telles que les bienfaits ou les risques de punition divine. Dans cette optique, les notions de Teroua, de souvenir, de tressaillement existentiel prennent tout leur sens.
Mais les hommes n'ont pas tous la capacité d'atteindre un niveau spirituel totalement désintéressé. D'où l'introduction de la notion de jugement qui, si elle n'est pas parfaite, a malgré tout sa place car elle peut être le germe d'une démarche plus solide dans le futur.

Comme à son habitude, Leibowitz provoque, en dénigrant totalement la prière d'Ounetané Tokef qu'il considère comme le prototype de la prière pour les masses, complètement mythologique et faisant appel aux peurs les plus animales de l'homme. Je vous en livre un extrait:

"Un murmure paisible est entendu. Les figures célestes se lèvent, frémissent et annoncent avec angoisse : « Voici le jour du jugement ! » Même les armées célestes sont appelées devant Ton tribunal. Toutes les créatures de l’univers défilent devant Toi comme devant le berger qui examine son troupeau.
(...) Pour chaque créature qui défile devant Toi, Tu fixes la durée de son existence et les circonstances de sa destinée qui ne dépendent pas de sa volonté. Au jour de Roch Hachana, notre sort est écrit. Au jour du jeûne de Kippour, notre sort est scellé.
Il est alors décidé:
qui disparaîtra pendant l’année et qui viendra au monde,
ceux qui pourront vivre et ceux qui devront mourir,
ceux qui seront au terme de leur existence et ceux à qui il reste encore du temps à vivre.
Tu détermines si les uns mourront par le feu, les autres par les eaux,
ceux qui seront frappés par la guerre ou emportés par des plaies : la famine, le tremblement de terre ou la maladie.
Tu établis qui jouira d’une existence paisible, heureuse et digne, sera honoré et prospère et qui connaîtra les affres de l’errance, des épreuves, de l’humiliation et de la misère.


Honnêtement pour un Séfarade, la provocation tombe un peu à plat puisque cette prière n'est pas récitée systématiquement et qu'elle ne représente rien de spécial du point de vue affectif.
En revanche ma femme, Ashkénaze pure et dure, a été profondément outrée. Pour elle, et pour beaucoup de ses coreligionnaires, il s'agit du summum de la Téfila de Roch Hachana: là où le Hazan pleure le plus, où tout le monde est terrorisé, où les gens se font tout petit en imaginant, comme les Gaulois d'Astérix, que le Ciel va leur tomber sur la tête.

Leibowitz est très sévère sur cette prière car elle éloigne l'homme de la véritable signification de Roch Hachana: (re)prendre conscience que le retour vers Dieu est une fin en soi, qu'il passe par le rappel vaillant d'une existence vouée à Dieu et non à des idoles (le golf, la vie professionnelle, les mondanités, la peur de la mort, etc...) et que les notions de récompenses ou de punitions sont accessoires.

Vaste programme pour cette année, que je vous souhaite douce et heureuse !

mercredi 4 août 2010

(Petit) Voyage au sein du judaïsme américain. Episode 1: Chicago

Une dizaine de jours aux Etats-Unis, à Chicago (pour raisons professionnelles) puis à New-York (pour le kif), m’ont permis de revenir avec quelques bribes de compréhension plus fines du judaïsme américain. De faire quelques découvertes surprenantes, de confirmer certains a priori, tout en battant en brèche d’autres convictions. Evidemment, tout ce qui va suivre est souvent subjectif et ouvert au débat.

Chicago
Avant que mon avion ne se pose sur les pistes d'O'Hare à Chicago, j'ai eu droit à un rattrapge de films en bonne et due forme grâce au système VOD de l'avion. Et pour me mettre en jambe sur le judaïsme américain, j'ai choisi de me faire accompagner par les frères Coen et leur dernier film: "A serious man". J'essaierai d'en faire une recension ultérieure, mais une chose est sûre, il fait beaucoup réflechir à la question suivante: le judaïsme a-t-il été transformé par la transplantation massive de Juifs d'Europe de l'Est sur les terres du Nouveau Monde ? Evidemment, la réponse ne manquera pas d'être positive, mais pour essayer de mieux le comprendre, il faut plonger.

Passons sur la semaine de boulot pour aller directement à la nécessité de passer Chabbat à Chicago.
Surtout, ne pas reproduire l’erreur déjà commise en 2003: passer un Chabbat dans un grand hôtel du Loop, le centre historique et touristique de Chicago. Ca, j’ai déjà donné il y a quelques années : en passant par Priceline (si vous ne connaissez pas, je vous conseille ce site pour trouver un super hôtel à prix défiant toute concurrence à quelques jours de votre voyage), le Palmer House Hilton de Chicago pour moins de 70$ la nuit. Manger casher ? Il suffit de demander à la réception qu’elle vous commande des plateaux casher (bien sûr dument facturés), qui vous permettront de tenir si vous ne connaissez personne dans les environs ou si vous n’arrivez pas jusqu’au Beth Habad le plus proche.

Ensuite, ça se corse. Imaginons que le samedi matin, vous souhaitiez vous rendre à la synagogue la plus proche. Vous vous dites avec beaucoup de candeur : « je suis en plein dans le centre, les synagogues c’est pas ce qui va manquer, surtout dans la 3ème ville juive américaine avec près de 300 000 juifs ! ». Eh bien ce n’est pas si simple. D’abord, vous devez vous faire à la fragmentation bien connue du judaïsme américain. Si vous ne voulez pas vous retrouver chez l’Assemblée Hébraïque Reconstructionniste Gays et Lesbien, ou pire (parce qu’au moins ces derniers assument une identité particulière) chez des hippies en guitare mélangeant, Gospel, proclamations d’amour dignes d'Eddie Murphy et conviction profonde de représenter l’avenir du judaïsme, il va falloir mobiliser vos talents de détectives pour trouver une Schule conforme à l’idée que vous vous faites de la Halakha. Après un étonnement initial de ne pas me retrouver avec une flopée d’oratoires dans le Loop, je trouve finalement, à côté de l’hôtel, la « Chicago Loop Synagogue » sur South Clark Street. Très belle d’un point de vue architecturale, sur plusieurs niveaux, avec les noms des principaux donateurs bien mis en évidence, on sent l’Amérique avec son rapport décontracté vis-à-vis de l’argent ainsi que son judaïsme bien intégré et de longue date au sein de la société américaine.

Après c’est plus surprenant : dans cette salle de plusieurs centaines de places, on ne se retrouve qu’à 30 ou 40 personnes pour faire l’office ! La raison (que je subodorais depuis maintenant quelque temps) ? Les Juifs travaillent dans le Loop mais n’y habitent pas. La synagogue est donc très active en semaine mais très peu fréquentée le Chabbat. Un kiddouch uniquement sucré après l’office qui ne m’aura pas rassasié et me voilà de retour à l’hôtel en début d’après-midi…heureusement que la ville est belle et qu’on peut profiter de belles balades, surtout en été !

Back to 2010 : cette fois-ci, pas d’erreur. Appel d’un ami que je n’avais pas revu depuis plus de 10 ans mais qui habite Chicago et qui me confirme : « les Juifs habitent dans 2 quartiers principaux : West Rogers Park qui est encore dans Chicago et Skokie qui est une ville à l’extérieur de Chicago ». La raison est évidente : lorsqu’on commence à fonder une famille, on va chercher des écoles, des superficies plus conséquentes et une infrastructure particulière qui n’est pas offerte par le centre ville, plutôt dédié au business et au tourisme. Va donc pour West Rogers Park. La physionomie de la ville est complètement différente : on est plus dans Desperate Housewives avec ses maisons résidentielles ne faisant pas plus de 2 étages tout le long de rues quadrillées, que dans Mad Men avec ses gratte-ciel et son activité débordante.

Problème : il n’y a pas d’hôtels. Mon ami me donne alors un truc : la maison de retraite juive de West Rogers Park fournit des chambres pour les voyageurs de passage. Pour 75$ la nuit, ça vaut le coup. D’autant qu’on a alors la possibilité d’admirer la qualité de cette maison de retraite : grande, propre, animée, dans une ambiance juive (repas casher, offices, cours, etc…) et accueillante pour les touristes…

Vendredi soir arrive, à la recherche d’un office ! On est plus dans le Loop c’est une évidence : des dizaines de schule de toute obédience se succèdent sur Internet : Reformed, Conservative, Orthodox, Loubavitch, Séfarade (avec même une communauté marocaine !) à quelques blocs les unes des autres. Je choisis KINS qui a l’air d’être une des principales communautés orthodoxes du quartier, à mi-chemin entre mon « hôtel » et mon ami chez qui je vais dîner. Pas grand-chose à dire si ce n’est que le bâtiment est imposant et bien intégré au quartier. Le rabbin est décontracté, avec un Panama blanc sur la tête et un costume clair. On sort et là surprise : les gens portent ! Il y a en effet un Erouv à West Rogers Park (le Erouv est une modalité permettant de contourner l’interdiction de porter dans un domaine public le jour du Chabbat. Il permet notamment de sortir en poussette, chose interdite sans Erouv). Halakhiquement, le sujet est polémique, j’ai d’ailleurs acheté à New-York une petite monographie sur le sujet très bien faite dont j’essaierai de faire une petite recension. Toujours est-il que la question se pose : peut-on réellement compter sur un Erouv sur un périmètre aussi vaste que West Rogers Park et avec un degré de fiabilité suffisant ? D’un autre côté, comment ne pas voir qu’un Erouv change radicalement la perception que les Juifs (et les familles en particulier) ont du Chabbat, lorsqu’enfin il est possible de sortir et d’effectuer des visites amicales ou familiales même avec de jeunes enfants ?

Repas du vendredi soir chez mes amis (que je remercie encore chaleureusement de m’avoir accueilli et guidé dans ce périple) et échanges très intéressants sur la vie de jeunes français transplantés en plein Chicago. Regrets d’abord sur la pauvreté de l’offre « intellectuelle » en matière de judaïsme en France. Difficultés à trouver des lieux et des maîtres à même de transmettre un judaïsme authentique mais aussi exigeant intellectuellement que celui en vigueur au niveau des études supérieures profanes. Il est vrai que de ce point de vue là, les Etats-Unis ont plusieurs longueurs d’avance et que la France, si elle a été pionnière dans les années 70 avec Lévinas, Neher ou Manitou est désormais un peu à la traîne. La plupart des disciples de Manitou (qui avait su adresser la problématique d’articulation entre une pensée juive authentique et les impératifs matériels et surtout métaphysiques du monde moderne) se trouvent désormais en Israël et Lévinas a laissé peu d’élèves capables de mobiliser à la fois des ressources philosophiques de haut niveau et un attachement fervent aux textes de la tradition juive (Benny Lévy en est un mais a également diffusé son enseignement en Israël). Constat malgré tout qu’il subsiste quelques pépites bien cachées comme la Yéchiva des Etudiants du Rav Zyzek à Paris ou celle du Rav Eliahou Abitbol à Strasbourg ou plus médiatisées, dans un tout autre style, comme les initiatives prises par le Rav Elie Lemmel dans le cadre de son association Lev.

Une adéquation plus simple aux Etats-Unis entre la vie professionnelle et les exigences halakhiques d’un Juif pratiquant. Lors de ma formation d’une semaine à Chicago, aucun problème pour bénéficier de repas casher fournis gracieusement par le Centre de formation, voire conserver sa kippa y compris dans le cadre professionnel (je ne l’ai personnellement pas fait, culture française oblige, mais j’ai vu un américain la garder sans problème, comme d’ailleurs les Sikhs avec leur impressionnant turban). Mais attention, tout n’est pas rose non plus : il subsiste évidemment des difficultés, liées essentiellement au respect du Chabbat en hiver. Et ne nous leurrons pas, il est plus facile de négocier quelques arrangements discrets dans des jobs de haut niveau que dans des postes plus standardisés. De fait, s’il faut donner une raison rationnelle au fait que les Juifs choisissent plus fréquemment que le reste de la population une carrière dans l’entrepeneurship ou les professions libérales, c’est certainement pour la flexibilité dans l’emploi du temps que ces métiers procurent, indispensable à une conciliation harmonieuse entre vie professionnelle et convictions religieuses.

Le lendemain, mon ami était invité par un couple Habad qui a très gentiment accepté de me recevoir également. Direction donc un office Loubavitch, commençant comme de bien entendu après 9h30 (ça ça ne change pas) et très agréable. Une découverte précieuse : le Houmach édité par la maison d’édition Kol Menahem. Je ne peux pas vous raconter cela sans faire une digression sur « la Révolution Artscroll », comme ils disent là-bas et comme le post commence à se faire long, on fera ça dans l’Episode 2 (promis dans pas trop longtemps).

Bonnes vacances à tous !

A suivre...

dimanche 28 mars 2010

La sortie d'Egypte: devenir Will Hunting

En relisant avant la fête quelques commentaires sur la fête de Pessah, je suis tombé sur une question intéressante soulevée par le Siftei Haïm. Le Siftei Haïm est un livre qui recueille les interventions du Rav Haïm Friedlander, ancien Mashguiah (directeur spirituel) de la prestigieuse Yéchiva de Poniowicz.

Elève du Rav Dessler, dont les travaux de moraliste sont connus, il reprend cette spécificité mais en y intégrant les acquis rigoureux et rationnalistes de la grande tradition d'étude lituanienne.

La question, la voici: dans la Haggada de Pessah, on lit "Et même si nous étions tous des Sages, des intelligences subtiles ou des Anciens, nous aurions encore la Mitzva de raconter la Sortie d'Egypte". Pourquoi cette phrase ? Y aurait-il quelque chose qui eût pu nous faire penser que cela aurait pu être le cas ? Qu'un Sage n'aurait plus le devoir de raconter l'épisode de la sortie d'Egypte durant le soir du Séder ?

En effet. Si la Mitzva de se souvenir de la Sortie d'Egytpte (Zakhor) s'applique à tout le monde et en tous lieux, la Mitzva de raconter (Lesaper) ne vaut que pour la nuit du Seder. Et on pourrait croire, à la vue du verset qui impose cette Mitzva, qu'elle ne s'applique qu'à celui qui n'a pas connaissance de l'événement extraordinaire qu'a constitué le passage à la liberté: "Et tu raconteras à ton fils (...) ce que D.ieu a fait ce jour-là...".

Cette Mitzva semble impliquer un échange, une transmission impliquant des faits et la découverte d'un événement historique. Quiconque connaîtrait déjà cet événement en serait donc naturellement dispensé. Un Sage pourrait donc ne pas être astreint au Seder de Pessah.
Voilà ce que veut récuser la Hagada. Car ce qui est notable dans le "Serions-nous tous des Sages,...", c'est le "Tous". Qu'il y ait des Sages à la table du Seder, cela peut arriver. Mais l'obligation qui leur serait faite d'initier l'échange et de prendre langue avec les moins sages subsisterait, on peut le comprendre aisément.

Or, ce que dit la Hagada, c'est que même s'il n'y avait à table personne d'ignorant, il faudrait malgré tout raconter l'histoire de la sortie d'Egypte. Interprétation directement confirmée par l'histoire des 5 Sages participant au Seder et discutant de la Sortie d'Egypte durant toute la nuit (Tous disposaient bien sûr d'une parfaite connaissance du sujet et n'avaient personne à qui transmettre puisqu'il est bien notifié dans ce récit que leurs élèves n'arrivèrent qu'au petit matin).

Confirmée également par la Halakha qui indique qu'une personne seule pour le Seder doit encore impérativement lire la Hagada et travailler sur l'événement de la Sortie d'Egypte.

La question est alors évidente: si cette mitzva n'est pas un travail de transmission, qu'est-ce que c'est au juste ? Un travail sur soi ? Quelque chose de plus personnel ? La réponse apportée par le Rav Friedlander repose sur une formule bien connue: "Comme s'il était lui-même sorti d'Egypte". La Mitzva n'est pas de raconter une histoire desincarné qui aurait eu lieu (ou pas) il y a plus de 3000 ans, mais d'actualiser cet événement et de trouver un moyen de le rendre vivant, c'est-à-dire nourricier pour son existence.

Ce commentaire m'a aussitôt fait penser à un magnifique film de Gus Van Sant: Will Hunting. C'est l'histoire d'un jeune travaillant comme homme de ménage au MIT, ce temple de la science aux Etats-Unis et qui, l'espace d'un travail de nuit, résout de façon incroyablement simple un problème de mathématiques en dehors de portée des meilleurs cerveaux de la planète. De fil en aiguille, son génie académique, dans toutes les matières se découvre, mais doublé d'une incapacité chronique à se projeter dans un avenir et à nouer une relation forte et équilibrée avec ses congénères et en particulier avec une femme.
Pourtant Will Hunting sait en parler. Il sait disserter sur tout. Mais il ne vit pas. Il  n'engage pas son intériorité. C'est ce que perçoit Robin Williams qui joue son psychologue dans le film:

"Donc, si je te parle d'art, tu vas me balancer un condensé de chaque livre d'art jamais écrit sur le sujet. Michel-Ange, tu sais plein de trucs sur lui. L'oeuvre de sa vie, ses aspirations politiques, lui et le pape, ses orientations sexuelles, tout le tralala ... mais je parie que ce qu'on respire dans la Chapelle Sixtine, son odeur, tu connais pas. Tu ne peux pas savoir ce ça fait de lever les yeux vers le magnifique plafond. Tu sais pas.


Si je te dis de me parler des femmes, tu vas m'offrir un topo sur les femmes que tu as le plus aimées. Il t'est peut-être même arrivé de baiser quelque fois. Mais tu ne sauras pas me décrire ce que ça fait de se réveiller près d'une femme et de sentir vraiment heureux.

Si je te faisais parler de la guerre, c'est probablement tout Shakespeare que tu me citerais: "une fois de plus sur la brèche mes amis !" Mais tu n'as pas vécu la guerre. Tu n'as jamais tenu contre toi ton meilleur ami. Tu ne l'as pas vu haleter jusqu'au dernier souffle avec un regard qui implore. 

Si je te fais parler d'amour, tu vas probablement me réciter un sonnet. Mais tu n'as pas connu de femme devant qui tu t'es senti vulnérable. Une femme qui t'ait étalé d'un simple regard. Comme si Dieu avait envoyé un ange sur terre pour toi...pour t'arracher aux profondeurs de l'enfer. Et tu ne sais pas ce que c'est d'être son ange à elle. Et de savoir que l'amour que tu as pour elle est éternel."

C'est le paradoxe maintes fois observé: connaître un concept, une notion ne suffit pas en faire une expérience. Exemple classique: Heidegger dont le statut de plus grand philosophe du XXème siècle ne l'a pas empêché de fricoter avec le parti Nazi. De façon plus triviale, savoir qu'une chose est bonne à réaliser ne nous empêche pas de procrastiner, de trouver toutes sortes d'excuses rationnelles pour ne pas la faire.
Dans un autre registre, savoir que la Shoa a existé, participer à des commémorations n'empêche pas a priori une reproduction du phénomène. Perdre quelqu'un est une chose finalement banale dans notre existence et statistiquement inévitable pour chaque homme sur terre. Mais le vivre est une expérience totalement, radicalement différente en ce qu'elle engage notre vie au plus profond de nous même.

C'est là presque tout l'enjeu du judaïsme: la Thora, le Talmud ne se lisent pas, ce ne sont pas des objets de connaissance qui doivent un jour faire l'objet d'une appréhension exhaustive. Il s'agit des supports principaux pour une expérience qui s'appelle l'Etude. S'obliger à se choisir un maître, s'imposer d'étudier en face de quelqu'un d'autre qui n'a forcément pas la même vision que nous d'un sujet de fond, c'est ça l'expérience fondatrice de la vie juive. Chacun d'entre nous peut se dire libre: après tout, nous vivons en démocratie, loin des dictatures d'antan, pour certains au sein même de la Terre d'Israël dans une structure nationale juive, bref, qui oserait dire que nous aurions encore à causer de Liberté à part pour le folklore ?

Ce n'est qu'en se confrontant à autrui, en vivant cette expérience avec ses tripes, qu'il est possible de déceler les nouvelles formes de servitude dont nous avons un devoir impératif de nous libérer.

Hag Sameah à tous et osons devenir des Will Hunting (à la fin du film bien sûr....

vendredi 22 janvier 2010

La Cacherout, ça cache la route !

Petit clin d'oeil à Manitou dans ce titre, qui utilisait cette formule pour exprimer que la volonté d'atteindre parfois un niveau de cacherout excessif dans certains milieux, pouvait nous détourner de certains impératifs bien plus cruciaux.
A ce propos, j'ai entendu une petite blague récemment exprimant parfaitement ce point de vue:

"Un Hared (craignant Dieu) célèbre décéda. Il fut, comme il se doit, accueilli avec respect par l'Assemblée d'en-haut, qui lui expliqua les modalités de son séjour dans son nouveau monde:
- Ici, bien que cela soit très différent d'en-bas, nous conservons malgré tout certaines habitudes. Par exemple, nous étudions la Thora quotidiennement. Evidemment, l'avantage c'est que nous disposons des plus grands maîtres nous permettant d'éclairer les passages les plus ardus et obscurs de notre Thora.
- Mais c'est formidable ! Je me suis d'ailleurs toujours posé 3 questions que je pensais insolubles sur l'oeuvre du Rambam (Maïmonide). Est-il disponible ?
- Mais bien entendu, nous allons le chercher.
Après quelques minutes, un homme vêtu d'un turban ainsi que d'un vêtement oriental du XIIème siècle apparut et, avec un accent certain demanda:
- Qu'est-ce que je peux bien faire pour vous ?
Le Hared dévisagea l'homme avec stupéfaction et s'adressa à son hôte:
- Vous plaisantez j'espère ? Vous ne pensez tout de même pas qu'un Séfarade soit capable de comprendre quoique ce soit aux subtilités du Rambam ?!
Le Serviteur, un peu décontenancé, tenta de passer à autre chose:
- Donc, entre autre choses, nous avons également conservé l'habitude de nous nourrir. Nous mangeons donc et nous buvons chaque jour, avec un faste spécial pour Chabbat et les fêtes.
Le Hared montra de plus en plus de scepticisme. Il demanda donc, comme le veut la coutume ici-bas, à parler au responsable. Et pas n'importe lequel, s'il vous plaît: le patron !
C'est donc avec toute la solennité et le tremblement requis qu'apparut le Maître du Monde, le Saint-Béni Soit-il.
- Heu, bonjour, vous êtes donc.....
- Le Maître du monde. Bienvenue.
- Je voulais juste savoir: on vient de me dire qu'ici on continuait à manger et à boire. Très bien mais, qui assure la cacherout ?
- C'est moi, en personne.
- Ah.... Alors, je prendrai un verre d'eau s'il vous plaît"

Je ne sais pas si tout le monde a compris, ce qui est sûr c'est que quasiment personne ne l'aurait comprise il y a 50 ans. Le verre d'eau représente en effet le risque minimum que prend quelqu'un en matière de cacherout lorsqu'il mange en dehors de chez lui. Demander un verre d'eau revient à afficher de façon explicite un doute sur le niveau de cacherout de son hôte.
On a tous entendu des histoires fameuses d'enfants ne mangeant plus chez leurs parents. Cette situation, finalement assez nouvelle dans l'histoire du peuple juif est due à deux choses:
- Le fait que des enfants soient désormais plus pratiquants que leurs parents (depuis la Haskala, c'était plutôt l'inverse qui s'est produit jusqu'aux années 60, cf. le dernier film des frères Coen "A Serious Man" )
- Le fait que la pratique orthodoxe devienne, en tous cas chez certains Baal-Techouva (les personnes qui renouent avec le joug des Mitzvot), assez peu nuancée alors que la Halakha sait faire preuve de beaucoup de subtilité.

Bien entendu, il n'est pas question d'aller manger de la viande non-cacher, quel que soit le respect dû aux parents. Mais entre la viande interdite et le verre d'eau, n'y a-t-il pas un juste milieu qui permette de respecter la cacherout autant que le respect que l'on doit à son prochain et d'autant plus si ce sont ses parents ?

Je n'ai pas de réponse définitive à cette question compliquée qui implique d'être confiant dans sa pratique des Mitzvot, au clair avec la pression sociale qui parfois nous oblige à être plus royaliste que le roi et sérieux quant aux fondements halakhiques de certaines attitudes.

Mais j'ai vu un jour un rabbin orthodoxe manger un dimanche lors d'un brunch chez des personnes qui avaient tout acheté Cacher mais dont les ustensiles pouvaient parfois être utilisés avec des aliments non-cacher (du fromage non surveillé par exemple).
Je lui ai posé la question et sa démarche est la suivante: "nous sommes dimanche. Je sais que c'est un couple qui ne cuisine pas Chabbat. Je suis donc certain que ses ustensiles n'ont pas été utilisés pendant plus de 24h. A partir de là s'applique la règle de "Noten Taam Lifgam" qui induit que la nourriture cuisinée avec ces ustensiles est permise "a posteriori". Dans certains cas où des notions de respect des efforts de la personne sont en jeu, où il serait pire pour leur judaïsme que je ne mange pas, il me semble qu'on peut y manger."

--> Plus d'infos sur "Noten Taam Lifgam" dans cet ancien post

Tout le monde ne sera évidemment pas en accord avec ce comportement, mais il illustre malgré tout qu'il y a des subtilités (mais est-ce vraiment une surprise ?) dans la Halakha qui nous imposent de l'étudier réellement afin de pouvoir envisager auprès d'autorités reconnues les situations complexes.

Peut-être que Dieu n'est pas un garant suffisant de la cacherout du ciel et qu'il n'est pas suffisament susceptible pour se vexer. Encore faut-il le démontrer du point de vue la Halakha.
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