lundi 29 février 2016

Tuer au nom de Dieu - Une approche juive

(Billet originalement publié pour le Site des Etudes Juives)
Les exactions de Daesh ou des terroristes sur le sol français soulèvent le cœur et perturbent notre esprit modelé par la tradition occidentale sur un point précis : comment ces brutes peuvent-ils perpétrer de tels méfaits pour immédiatement les revendiquer au nom de Dieu ?
Dieu est-il si faible qu’on ait besoin de le défendre, de tuer des hommes pour une histoire de blasphème supposé ? Qui a le droit d’user d’une violence meurtrière au nom du divin ? N’est-ce pas un danger impossible à circonscrire ?
Ces questions ne supportent pas la moindre nuance dans la réponse qu’il convient d’apporter et toute condamnation uniquement partielle de ces actes ferait peser légitimement un immédiat soupçon de collusion avec les djihadistes.
Pourtant, la Paracha de cette semaine, Ki-Tissa, met précisément en scène cette situation qui provoque un écho étrange à ce qui nous paraît aujourd’hui injustifiable. Rappelons le contexte : après l’érection du Veau d’Or, Moïse descend du Sinaï, brise les Tables de la Loi qui venaient de lui être confiées par Dieu, puis prend une initiative particulière. Regardons le texte[1] :
L'adoration du veau d'or par Nicolas Poussin
« Moïse vit que le peuple était livré au désordre; qu'Aaron l'y avait abandonné, le dégradant ainsi devant ses ennemis et Moïse se posta à la porte du camp et il dit: "Que celui qui est pour Dieu vienne auprès de moi!" Et tous les Lévites se groupèrent autour de lui. Il leur dit: "Ainsi a parlé l'Éternel, Dieu d'Israël: ‘Que chacun de vous s'arme de son glaive! Passez, repassez d'une porte à l'autre dans le camp et immolez, au besoin, chacun son frère, son ami, son parent!’  Les enfants de Lévi se conformèrent à l'ordre de Moïse; et il périt dans le peuple, ce jour-là, environ trois mille hommes. »


Outre l’effroi qu’il suscite, ces 4 versets ne manquent pas de soulever plusieurs questions.
  1. Dans la plupart des rebellions qui eurent lieu dans le désert, c’est Dieu qui se charge seul, via des épidémies, des foudroiements ou l’ouverture des antres de la terre, de punir les coupables. Du coup, notre interrogation initiale (comment peut-on user de violence aujourd’hui au nom de Dieu ?) trouve une réponse aisée : Dieu se charge très bien tout seul de s’opposer aux effrontés. Laissons-lui encore aujourd’hui cette charge et s’il n’est pas patent que le « Méchant soit puni » par une action divine, en dehors d’une action judiciaire, il n’est donc bien sûr pas possible de déclarer une peine de mort sur la base d’une colère, fût-elle bien inspirée. Or, ici c’est bien Moïse, un homme, qui prend l’initiative de cette exécution de masse. Pourquoi ?
  2. 3000 morts c’est beaucoup, mais en même temps, c’est un chiffre étrange. Si l’ensemble du peuple avait été idolâtre à l’exception de la tribu de Levy, pourquoi ne pas tuer tout le peuple justement, comme semblait le proposer Dieu dans un premier temps ? Et s’il faut pardonner au peuple, pourquoi en tuer 3000 et sur quelle base ? 
  3. Plus gênant, Moïse invoque un ordre de Dieu pour justifier la tuerie : « Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël ». La question saute aux yeux : où Dieu a-t-il bien pu dire cela ? Est-ce réellement un ordre divin ?

Arrêtons-nous sur cette dernière question. D’abord, il est rassurant de constater que les commentateurs de la Tradition, comme ils en ont l’habitude[2], ne s’en laissent pas compter et n’acceptent pas de prendre les paroles de Moïse (oui, on parle bien du plus grand prophète du judaïsme) à la lettre et demandent une justification de cet ordre surréaliste.
Certains commentateurs vont même assez loin : pour le Tana DebéElyahou[3], Moïse n’a jamais reçu cet ordre de Dieu, il l’a « inventé » pour pouvoir ensuite retourner vers l'Eternel et lui demander miséricorde pour le reste du peuple.
C’est une opinion intéressante, mais peut-être pas suffisamment subtile et en tous cas très problématique : il serait donc possible de prendre l’initiative de « parler pour Dieu » afin de justifier tout et n’importe quoi ?
Il est donc temps de se tourner vers les commentaires de ces versets par le Netziv de Volojhine, qui propose une approche novatrice.
La Yéchiva de Volojhine
D’abord, le Netziv interprète de façon originale l’interpellation initiale de Moïse : « Que celui  qui est pour Dieu vienne auprès de Moi ! ». La façon classique de comprendre cet appel c’est : « que celui qui n’a pas succombé à l’idolâtrie me rejoigne ». Sous-entendu, seule la tribu de Lévi est restée en dehors de la faute alors que l’ensemble du peuple est coupable.
Le Netziv met tout de suite les choses au point : « Moïse n’appelle pas ceux qui n’auraient pas succombé à la faute d’idolâtrie car la majorité du peuple n’y a pas succombé ». Il semble souscrire ici à un avis répandu consistant à dire que la faute du Veau d’Or était bien une erreur, mais consistant à donner une dimension quasi-divine aux intermédiaires tels que Moïse dont ils avaient besoin pour passer outre l’abstraction de la transcendance. Ce qui est très différent d’une volonté de se détourner du Dieu unique et de se laisser aller à un culte idolâtre. Les 3000 morts seraient alors juste l’infime partie du peuple qui se serait véritablement risquée à défier Dieu et qui mériterait la peine capitale.
Mais alors dans ce cas, qui est concerné par l’appel de Moïse ? Pour le Netziv, il s’agit « quiconque sait qu’il n’appartient qu’à Dieu et qui est prêt à sacrifier sa vie et tout ce qu’il possède pour l’amour de Dieu ». En d’autres termes, dans la lignée de ses commentaires précédents (et notamment ceux analysés sur le site des Etudes Juives[4]), le Netziv met d’abord en avant la dimension de désintéressement absolu nécessaire pour prétendre agir au nom de Dieu. Il n’est pas question d’espérer une quelconque récompense, fût-elle une place dans le monde futur, si l’on veut prouver son amour de Dieu et punir les idolâtres : une pureté dans l’intention, quasi-inatteignable en vérité, est invoquée.
En plus de la raison théologique, le Netziv va plus loin en proposant également une nécessité sociale à ce désinteressement : ce n’est qu’à cette condition que cet événement tragique peut être accepté et agréé par le peuple et que les Lévites peuvent échapper à une volonté de révolte. Si l’on s’y risquait, on pourrait trouver une analogie dans l’évolution de la Révolution russe de 1917 : tant que les Bolcheviks affichaient un désintéressement et une ambition uniquement tendue vers l’accomplissement du communisme, une acceptation tacite du peuple pouvait se faire jour, malgré la violence et malgré des injustices. Mais dès que les leaders se vautrent dans une recherche de l’intérêt personnel qui entache la « beauté » de la Révolution, le peuple ne peut plus suivre. Idem ici : s’il existait le moindre soupçon que les Lévites procédaient à ces exécutions par intérêt personnel, comment ne pas ressentir un sentiment insupportable ? Mais il faut lire entre les lignes : cela veut aussi signifier que l’Homme est capable de percevoir l’Absolu et d’admettre les conséquences qu’il engendre. Quel danger…. 
Pour illustrer la fragilité de cette intention existentielle, le Netziv complète son commentaire dans le « HarehevDavar »[5]. Dans une de ses notes, le Netziv utilise cet argument du désintéressement pour expliquer un Midrach Raba concernant le patriarche Jacob lorsqu’il se fit passer pour son frère pour obtenir la bénédiction de son père. Selon ce Midrach, Jacob aurait été puni pour avoir provoqué un cri de désespoir chez son frère Esaü qui avait bel et bien perdu la bénédiction de l'aîné. Une question est légitime : n’aurait-il pas dû d’abord être puni pour avoir trompé son père ??
Réponse du Netziv : Jacob n’avait pas le choix, il devait agir ainsi. Mais tromper son père lui a causé une grande souffrance intérieure. En revanche, doubler son frère lui a permis de ressentir un plaisir coupable, ce qui ternit son attitude « uniquement orienté vers Dieu », ce qui lui vaut alors d’en assumer les conséquences et de mériter une réprimande.
A ce stade, nous comprenons à quel point le Netziv choisit de restreindre cette capacité à user de violence légitime au nom de Dieu, au point de ne la réserver qu’à une attitude presque surhumaine (et uniquement biblique ?) de désintéressement total.
Reste notre question principale : Dieu a-t-il ordonné quelque chose à Moïse, oui ou non ?
Le Netziv n’esquive pas la question et y répond clairement : « Bien sûr que Dieu lui a ordonné d’agir ainsi ». Mais alors si c’est ainsi, pourquoi l’ordre n’apparaît pas clairement dans le texte de la Thora ?
Réponse profonde et cohérente du Netziv : il est impossible d’ordonner aux hommes d’atteindre ce niveau suprême « d’amour de Dieu inconditionnel ». Il s’agit d’un niveau qui surpasse même le commandement de « KiddouchHachem », de sanctification du nom de Dieu, et il est impossible de commander quelque chose dont la possibilité d’existence est statistiquement aussi faible. Selon le Netziv, l’ordre de Dieu avait cette forme : « Si tu trouves des hommes dont la pureté de l’intention est avérée et qui orientent leurs actions uniquement du fait d’un amour de Dieu, alors dis-leur de procéder à cette punition en te réclamant du Dieu d’Israël. Mais si tu n’en trouves pas, il est hors de question de procéder ainsi ».
Le texte se lit alors avec une grande fluidité : Moïse cherche d’abord si des hommes répondent à ce qualificatif (« Celui qui est pour Dieu vienne avec moi ») et c’est seulement après les avoir trouvés qu’il peut enfin se réclamer d’un ordre divin « Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël ».
Si l’on peut synthétiser ce commentaire du Netziv, on y trouve les caractéristiques principales de tout grand commentaire de la tradition juive :
  • Il prend de front les questions que pose le texte, même lorsqu’elles peuvent apparaître de prime abord comme profondément gênantes à notre appréhension première
  • Les personnages bibliques ne sont pas des « Saints » irréprochables et intouchables. Ils sont « grands », mais leur comportement doit être justifié et recherché par un questionnement incessant. Ils peuvent même parfois être pris en faute[6]
  • Tout en conservant la dimension absolue des leçons bibliques (ainsi ici la légitimité d’une manifestation de violence au nom de Dieu), la tradition juive, dans la continuité de l’exercice talmudique cherche à les circonscrire dans un espace adapté à l’Homme vivant dans une société et un écosystème relationnel réel et non idéalisé.


[1] Ex(32 ; 25-28)
[2] Rachi en tête Ex (32 ; 27)
[3] Midrash tardif compilé au 10ème siècle attribué à un Amora (Maître du Talmud) du 3ème siècle
[5] Notes ajoutées par le Netziv qui forment une sorte de super-commentaire du HaemekDavar, le commentaire principal
[6] Comme Jacob, cf. la mention au HarehevDavar ci-avant

jeudi 21 janvier 2016

La Laïcité entre le marteau et l'enclume

Quelle tristesse de voir deux personnalités engagées dans l’avenir de notre pays s’affronter à propos de ce beau concept de laïcité !

Jean-Louis Bianco et Manuel Valls semblent chacun prendre parti pour une vision spécifique de la laïcité, a priori  incompatibles. D’un côté les partisans d’une laïcité « juridique », cantonnant le terme à la neutralité de l’Etat envers les religions (Article 2 de la loi de 1905) tout en rappelant que le libre exercice d’une religion se doit d’être garanti par la République, y compris dans l’espace public (Article 1 de cette même loi).

De l’autre, les tenants « culturels » de la laïcité à la française: dans la droite ligne de la philosophie des lumières, elle serait un outil d’émancipation de toutes les contraintes religieuses qui pèsent sur l’individu. D’où l’interdiction des signes religieux à l’école, sanctuaire de l’élévation de l’élève (pléonasme) et une certaine réserve nécessaire dans l’espace public quant à la pratique des religions, dans le but salutaire d’éviter le retour des guerres de religion et d'assurer un environnement favorisant la cohésion nationale.
Nicolas Cadène contre Elizabeth Badinter. Tariq Ramadan contre Caroline Fourest. Abdennour Bidar contre Marine Le Pen. Et donc Jean-Louis Bianco contre Manuel Valls.

Encore aujourd'hui, deux tribunes opposées sont publiées dans Le Monde: celui de Caroline Fourest pour défendre les opposants à l'Observatoire et celui de Jean Baubérot qui, en grand historien de la laïcité, met en garde contre les "laïcards intégristes".

L’identité des combattants provoque un ébahissement non feint puisqu’au sein d’une même conception, on trouve des ennemis déclarés, tandis que des opposants ont parfois partagé des combats politiques communs.
Que se joue-t-il exactement ? Je dois avouer une grande perplexité puisque mon esprit ainsi que mes fonctions à la tête du plus important mouvement de jeunesse juif d’Europe m’autorisent à reconnaître le bien-fondé des deux positions.

Soutiens-je l’Observatoire la laïcité ? Bien entendu lorsqu’il rappelle que les restrictions à la pratique d’une religion sont strictement encadrées et qu’on ne saurait arguer leur neutralisation dans l’espace public pour en faire un outil de lutte anti-religions, que ce soit contre la kippa, le voile ou les processions. Lorsque M. Goasguen met une kippa à l’Assemblée Nationale en solidarité avec l’enseignant agressé à Marseille, ce n’est pas forcément d’un goût exquis, mais ça reste laïc, n'en déplaise à Caroline Fourest ! Oublierait-on aujourd’hui le chanoine Kir, député qui fréquenta les bancs de l’Assemblée en soutane de prêtre ? A-t-on oublié sa fameuse réplique : « On m'accuse de retourner ma veste et pourtant, voyez, elle est noire des deux côtés !»
De la même façon, il est assez agaçant de voir le camp Fourest/Badinter tracer un parallèle systématique entre les pratiquants d'une religion et une sorte d'archaïsme résiduel qu'on tolérerait au fond de son chez soi, il ne faudrait en effet tout de même pas que la société soit bouleversée par tant de balivernes, vous comprenez...

Cette capacité à permettre de vivre sa religion en France, tant qu’évidemment elle n’empiète pas sur la liberté d’autrui, c’est l’honneur de l’Observatoire de la Laïcité de la défendre.

Elisabeth Badinter aurait-elle donc tort ? Non, car il faut revenir au texte #NousSommesUnis, lancé par CoExister.
J’ai un grand respect pour CoExister, qui effectue un travail extraordinaire pour ce fameux « vivre ensemble » dont tout le monde parle mais qui n’est finalement mis en pratique que par quelques-uns, dont CoExister justement.
Sollicité, je n’ai pourtant pas signé ce texte. Et je pense que la signature de l’Observatoire de la Laïcité fut une erreur. Pour deux raisons majeures:

D’abord le contenu du texte. Moins de 24h après le massacre de 130 personnes à Paris, l’urgence était-elle de proclamer le risque de stigmatisation ?  Ce piège a pourtant bien été évité par les Français, durant toute l’année 2015. Alors qu’une menace liée à l’islamisme djihadiste pèse sur notre pays depuis plusieurs années maintenant, la principale crainte serait l’amalgame, sans référence aux causes de ce qui a bouleversé la vie des Français ?

-          Ensuite les signataires. Pourquoi ce texte, comme le dit Jean-Louis Bianco, n’aurait-il pas pu être signé en Janvier ? Parce qu’il y a des associations, qui en Janvier ont été ambiguës. Qui, sous couvert de « Je ne suis pas Charlie » ou même de relation aux Juifs plus que douteuse, ont refusé les appels à l’unité, indépendamment des désaccords conceptuels (et sains dans une démocratie) séparant ses différentes parties prenantes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette tribune mentionne la lutte contre le racisme (les morts de Janvier et Novembre ont-ils été victimes de racisme ?) mais pas l’antisémitisme, alors que ces deux termes sont d’habitude toujours liés lorsqu’il s’agit de les combattre.

Or cette unité n’est pas négociable, elle doit pouvoir s’affirmer surtout lorsqu’elle coûte, elle ne peut pas être un objet médiatique en novembre alors que Janvier fut le mois de la fine bouche. Lorsque la laïcité est un paravent commode permettant de ne pas combattre ceux qui remettent en cause l’harmonie de la société française, alors oui il faut se battre pour qu’elle ne soit pas dénaturée.

Je soutiens Jean-Louis Bianco lorsqu’il permet à chaque Français de vivre sa spiritualité, athée ou religieuse, de façon épanouie, sans qu’il ait besoin de s’en cacher.
Je soutiens Manuel Valls lorsqu’il lutte contre une idéologie mortifère qui utilise parfois la laïcité comme un outil permettant d’atteindre des fins néfastes.
N’est-il pas envisageable de trouver un espace commun où ces deux serviteurs de la Nation puissent faire cause commune ? C’est mon vœu le plus cher.
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